Pour la rentrée – eh oui, faut bien s’y remettre un jour – on va s’adonner à un exercice un peu particulier puisque je vais dézinguer mon propre bouquin, Desperado. Ok, je vous l’accorde, “dézinguer” est un bien grand mot ; je vais me contenter de faire une auto-critique sincère de mon tout premier livre. Le problème, c’est qu’il y a pas mal de choses à en dire… et je ne parle pas de la grammaire ou de la stylistique, nop, je parle bien de l’intrigue et des éléments dramaturgiques (après tout, on se trouve dans la partie “dissection”).

Je ne vais pas vous refaire toute l’histoire concernant les conditions d’écriture de Desperado (si vous voulez en savoir davantage, suffit de cliquer) et je ne chercherai pas non plus à me dédouaner en vous disant que ça a influé sur la qualité globale de l’oeuvre à l’arrivée. Y’a pas à tortiller du cul : j’étais un sale débutant il y a quelques années et j’avais moins d’expérience, en conséquence de quoi Desperado comporte un certain nombre d’erreurs dramaturgiques qui me paraissent aujourd’hui évidentes. Clairement, si je devais le réécrire, les choses seraient bien différentes et je ne suis même pas certain qu’il raconterait la même histoire. ‘Fin bon, vous connaissez sûrement la musique, on est jamais satisfait de son truc quand on le relit cinq ans plus tard.

Comme ce genre de billet de script doctoring est super long à faire (sans déconner, je mets bien deux ou trois jours quasiment à temps plein pour les pondre), je vais m’économiser du temps en sautant l’étape du résumé. Si vous voulez en savoir plus sur Desperado, il y a tout ce qu’il faut sur ce site.

Quelques points positifs comême

Si je veux être tout à fait impartial, et me la jouer gentil recruteur 2019 qui fait un retour exhaustif à ses malheureux candidats, force est de remarquer, tout de même, quelques points positifs concernant mon bouquin – tout n’est pas à jeter, il y a de vrais morceaux sympas à l’intérieur.

A commencer par l’univers, que je crois suffisamment original pour marquer le lecteur de son empreinte. Il s’agit d’une sorte de western poussiéreux situé à notre époque, dans un style un peu rétro années 80, et se déroulant pourtant quelques années plus tard dans le futur, à une date indéterminée, où le monde se délite petit à petit dans l’indifférence la plus glaciale. Les gens sont dingues, corrompus, décadents, et jouissent de la vie en attendant l’apocalypse inéluctable qui ne devrait pas tarder à survenir. Autour d’eux, les rues sont sales, les bâtisses prêtes à s’effondrer, et les objets du quotidien sont vieux, usés, antédiluviens même, trop fatigués de vivre, je crois. Las Perditas, la ville où se passe la majeure partie de l’action, est le reflet de tout cela. C’est bien évidemment un avatar de Las Vegas, avec ses casinos, ses truands, sa folie des grandeurs et sa dégénérescence inexorable, mais au fond, il pourrait s’agir de n’importe quelle grande ville moderne. Ce n’est pas du post-apocalyptique, c’est un entre-deux, une étape, une transition entre le monde que l’on connaît et l’avenir forcément sombre qui nous attend nous et nos enfants. Je ne vous avais pas encore parlé de ma passion pour les univers déliquescents ? Un de ces quatre, il faudra que je vous cause des principales sources d’inspiration qui ont suscité l’univers de Desperado, ça pourrait vous botter.

Second élément positif, les personnages qui sont, je crois, plutôt bien caractérisés dans leur ensemble. Chacun a sa petite personnalité, poursuit ses propres objectifs et agit, je pense, d’une manière vraisemblable. Le fait que la plupart d’entre eux soient assez loufoques rajoute un peu de sel à la recette : Jacob est l’archétype du tueur cinglé, pas très fute-fute, en quête de rédemption, Rose et Anna sont des victimes à l’innocence sacrifiée, Diego et Clemenza des reflets de Jacob, Miller le calculateur avec toujours trois coups d’avance, Bill le vieux sage qui voudrait aider mais qui se laisse absorber par ses démons, Sybil la cul-bénie tarée qui brûlerait le monde entier pour accomplir sa quête, Tully le roublard qui essaie de berner tout le monde… Bref, je pense être parvenu à accoucher d’une belle brochette de déglingos, inspirés de-ci de-là par différents éléments et saupoudrés de pulpe tarantinesque.

Troisième point positif, les enjeux de l’histoire sont, je pense, clairs et bien posés, indépendamment de tout jugement sur leur gestion (on y reviendra). On sait très vite que Jacob a volé un carnet pour Miller et que ce carnet semble vide. Pourquoi le carnet est-il vide ? Et pourquoi intéresse-t-il Miller ? Le récit s’articule principalement autour de la résolution de ces questions, même si (et j’ai dit qu’on y reviendrait) les sous-intrigues tendent à disperser le lecteur de façon inutile.

Je vais m’abstenir de parler du style, je peux difficilement en juger – il faudrait plusieurs avis extérieurs pour débroussailler la question. Je peux seulement dire qu’en me relisant aujourd’hui, il y a pas mal de choses que j’aurais écrites autrement. Rien que le début :

« Sale pute ! »

Il empoigna ses cheveux à pleines mains et lui plongea la tête dans la cuvette des toilettes. Anna se débattait ; des myriades de bulles remontèrent à la surface dans un glouglou paniqué.

Jacob était furieux, le visage défiguré par une rage sans nom. Anna beuglait. Elle avait mal, elle voulait qu’on la lâche, elle n’avait rien fait. Elle le jurait, c’était vrai. Il ricana. Le mégot entre ses lèvres était trempé.

Que je pourrais remplacer par :

« Sale pute ! »

Il empoigna ses cheveux à pleines mains et lui plongea la tête dans la cuvette des toilettes. Anna se débattait ; des myriades de bulles remontèrent à la surface dans un gargouillis paniqué.

Jacob était furieux, le visage ravagé par une rage indicible. Anna beuglait. Elle avait mal, elle voulait qu’on la lâche, elle n’avait rien fait. Elle le jurait, c’était vrai. Il ricana. Le mégot entre ses lèvres était trempé.

Le nom “glouglou” est beaucoup trop familier, trop enfantin, et jure avec la violence extrême de la scène où Jacob est en train de noyer / tabasser Anna dans une cuvette de chiottes. Quant au rajout de “ravagé” et “indicible”, “ravagé” permet de jouer avec les consonnes “g” et “v”, ainsi qu’avec les voyelles “a”, ce qui produit un effet de liquide un peu grumeleux à la lecture, “le visage ravagé par une rage“, ce qui est raccord avec la scène. “Indicible”, lui, avec ses quatre syllabes, permet en plus de jouer avec la dentale “d” et l’occlusive “b”, ce qui évoque le martel de la pauvre Anna contre les WC : in-di-ci-ble, sans compter que c’est un peu plus poétique qu’une “rage sans nom”.

Bref, on est rarement content de ce qu’on a pu faire ; j’imagine que c’est une bonne chose, ça veut dire qu’on a progressé… ce qui me permet de faire une incroyable transition vers les trucs qui plombent mon bouquin. Attachez votre ceinture, on va y aller gaiement.

“Plot holes” et autres bizarreries

A mon grand regret, je dois confesser qu’il existe un certain nombre d’incohérences dans l’intrigue, la plupart liées à la gestion du mystère, les autres parce que… eh bien, parce que j’étais tout naze, voilà tout. J’aurais dû coucher sur papier les tenants et les aboutissants plutôt que de m’enquiller 1000 mots par jour pendant 5 mois comme un âne. Mais bon, ce qui est fait, est fait. Méli-mélo des trucs qui ne vont pas, plus ou moins graves, sans que ce soit exhaustif :

  • Anna, au Jimmy’s, qui, passé le choc, se remémore être là-bas et, deux secondes après, ne le sait plus quand elle a Diego au téléphone.
  • Ray, le beau-père de Sally, qui est prêt à casser la gueule de l’homme en noir, que Sally présente comme un flic. Il aurait peut-être été nécessaire de nuancer la situation et le personnage – Ray aurait pu demander à voir les papiers de l’homme en noir, et celui-ci refusant, se foutre en rogne et essayer de lui foutre une raclée.
  • La scène du coup de fil de Jacob à Miller pose problème sur deux plans : d’abord, Miller n’a aucun intérêt à ce que Jacob vivote dans la nature avec le carnet, il aurait donc pu lui proposer un autre rendez-vous, que Jacob aurait refusé au motif qu’il n’a pas envie de se faire baiser deux fois, et que c’est à lui de dicter ses conditions. Deuxième point, il serait plus facile pour Jacob de revendre le carnet à Miller plutôt que d’essayer de le déchiffrer lui-même (il n’en est fait mention nulle part) – il aurait alors pu proposer un prix exorbitant à Miller, que celui-ci aurait refusé à son tour, et la conversation aurait tourné à l’eau de boudin comme actuellement.
  • Le motif de la colère de Rose (le départ de Jacob pour aller récupérer son fric) n’est pas assez fort en terme de justification pour détruire le carnet. Il aurait fallut quelque chose de plus fort, une véritable dispute par exemple, c’était assez facile à produire vu le caractère des deux protagonistes.
  • Cela n’a pas de sens que Tully soit encore présent dans son église après que Jacob lui ai vendu le carnet ; au vu des enjeux, il aurait dû prendre la fuite immédiatement, ou du moins être chez-lui, à préparer son départ imminent de Las Perditas.
  • Ça n’a pas beaucoup de sens non plus que Tully ait donné le carnet à son ami Everett ; au vu de son fanatisme, il aurait été plus logique qu’il conserve lui-même l’objet, ce qui pose la question de l’utilité du personnage d’Everett.
  • Le fait que Bill ait très vite oublié Jacob n’est pas très crédible, puisque c’est précisément cette raison qui l’a poussé à faire ce voyage. Ainsi, plutôt que de parler des trucs extraordinaires qu’il veut faire à Perditas, il pourrait d’abord songer à la difficulté de retrouver Jacob, puis dire que cela ne l’empêche pas de s’amuser un peu quand même.
  • La présence de Mark chez Anna n’a aucune justification valable, hormis qu’il est ici parce qu’on “lui a dit de venir”. On retombe sur le problème de la gestion du mystère, que l’on décrira plus bas.
  • De même, le marché que Jacob veut proposer à Miller – le laisser tranquille en lui promettant de lui donner le carnet – n’est pas crédible. Jacob n’a aucune monnaie d’échange puisqu’il n’a pas le carnet, il a tout à perdre. Il eût été plus vraisemblable qu’il se rende chez Miller pour tuer tout le monde dans un accès de rage, il n’a plus rien à perdre.
  • Il est absurde que Miller ait livré Jacob à Mariano Vasquez. C’est prendre un risque inutile, étant donné que Jacob peut (et va) dire à Vasquez que c’est Miller qui l’a embauché, et pas la Loge ou l’Eglise.
  • La scène de la torture du garde de Miller n’a pas vraiment lieu d’être ; capturé et abandonné de tous, il devrait plutôt marchander sa vie.
  • Les explications sur la nature du carnet manquent de clarté ; d’un côté il est capable de ressusciter la mère de Sybil sans que personne ne s’en aperçoive, de l’autre Miller explique qu’il ne crée rien du tout et qu’il se contente de téléporter des choses dans le réel. Ce n’est pas incompatible, mais on sent que c’est bancal.
  • Le marché de l’homme en noir à Jacob, lui disant qu’il peut partir mais qu’il garde avec lui Rachel, Lia et l’enfant, manque de clarté et d’enjeu. Il aurait été préférable que l’homme en noir propose clairement à Jacob leurs vies contre la sienne, sorte de test ultime pour vérifier s’il a changé.

Des sous-intrigues décorrélées de l’intrigue principale

Une sous-intrigue n’a de sens que si elle sert ou éclaire l’intrigue principale ; sinon, c’est du remplissage inutile qui dilue l’unité d’action du récit… Et justement, on peut se poser la question de l’utilité pour certaines de celles de Desperado. J’ai développé plusieurs sous-intrigues qui s’articulent autour de la quête de Jacob :

  • Celle d’Anna tout d’abord, peut-être la plus problématique, puisqu’elle est complètement séparée des enjeux de Desperado. Anna doit faire face à ses propres démons et essaie de s’échapper, en vain, des griffes de Diego pour retrouver un semblant de vie normale. Rien à voir donc avec l’objectif principal de Jacob, qui est de résoudre le mystère du carnet. Je proposerai plus loin une solution éventuelle pour “réparer” cette sous-intrigue et la rattacher à celle de Jacob. Dans l’idéal, Anna devrait se libérer de Diego beaucoup plus vite, et se retrouver avec Jacob dans la foulée afin de partager une même destinée.
  • Bill, qui part retrouver Jacob afin de l’aider à faire face à ses ennuis. A mon avis, cette sous-intrigue ne pose pas de réel problème puisqu’elle découle de l’intrigue principale (les ennuis de Jacob) et permet l’affrontement Clemons / Jacob. Bill est une sorte d’archétype de l’échec permanent, un type qui fuit ses responsabilités ; parvenu à Las Perditas, il est rebuté par l’ampleur de la tâche pour retrouver Jacob et préfère s’adonner aux mille et un vices offerts par la ville. La conclusion de son arc est peut-être un peu abrupte et mériterait un remaniement, notamment dans l’articulation de la logique “rechercher Jacob est compliqué / ça peut attendre un peu”, comme décrit plus haut.
  • L’homme en noir, qui pose problème à plus d’un titre. Outre les questions relatives à son objectif et à son identité, qui ne sont pas vraiment résolues (hormis le fait de vouloir récupérer le carnet, mais pour qui ? Pour quoi ?), le récit nous laisse entendre plusieurs fois que l’homme en noir sait beaucoup de choses sur les différents protagonistes, mais il passe quand même un certain temps à poser des questions de-ci de-là. La seule utilité apparente de cette sous-intrigue est de permettre de justifier et de comprendre un tant soit peu la fin de Desperado, et de démarrer la sous-intrigue liée à Bill. Néanmoins, si on reste objectif, à l’heure actuelle, on pourrait la supprimer sans qu’il y ait besoin d’apporter d’importantes modifications au récit principal… Est-elle donc utile sous sa forme présente ?
  • Jo, alias Jacob, qui apparaît complètement séparé de l’intrigue principale, et pour cause : les événements se passent dans le futur. Le seul intérêt de cette sous-intrigue est d’apporter une conclusion à l’arc Jacob / carnet, mais on pourrait très bien la faire sauter dans sa forme actuelle sans incidence notable : on finirait sur le départ de Jacob en bus et de sa rencontre avec Rachel. Ce serait même optimiste.
  • La petite sous-intrigue de Tully et de son ami Everett, qui complique inutilement le récit, et qui le complique à un tel point qu’on retrouve Tully dans la cave de Miller, récupéré on ne sait comment par ce dernier. Autant supprimer Everett et ne conserver que Tully.
  • Enfin, Rose, sorte de Lolita de fer qui mène la vie dure à Jacob. La principale fonction du personnage est de créer du conflit avec le protagoniste, mais l’effet produit est parfois artificiel. Il aurait fallut introduire davantage de profondeur dans ce rapport d’opposition.

La gestion du mystère

M’sieurs dames, on touche là à l’un des principaux problèmes de Desperado : sa gestion complètement foireuse du mystère. C’est ballot, parce que tout s’articule un peu là-dessus quand même. Ce mystère, c’est bien sûr savoir ce qu’est vraiment ce fichu carnet. Lors de l’écriture / réécriture du bouquin, j’ai dû y réfléchir des heures entières, à gribouiller des trucs dans mon coin pour essayer de recoller les morceaux de façon intelligente. Le résultat est putain de décevant : j’ai été incapable d’accoucher d’un résultat qui tienne la route, en conséquence de quoi j’ai maquillé maladroitement mon impuissance en silence plus ou moins apparent… Le problème, c’est que ça ne résout rien. Tout le monde est frustré, moi y compris.

L’idée initiale de Desperado, c’était de faire une réécriture du passage biblique de l’échelle de Jacob, d’où le carnet et son lien avec le divin. Je me suis plus ou moins accroché à cette volonté, mais il aurait été plus sage de s’en écarter. Après tout, réécriture ne signifie pas copie carbone, et dans le fond, Desperado, c’est l’histoire de gens désespérés qui veulent changer de vie. C’était suffisant en soi. Bon, on se retrouve avec une histoire teintée de fantastique, faut assumer maintenant.

Pour vous montrer à quel point j’étais dans la mélasse par rapport à ce foutu mystère, je vous colle ci-dessous quelques notes que j’avais griffonnées :

Note 1 : Sur l’essence du carnet : éviter de s’encombrer de trop d’explications métaphysiques.

Note 2 : Qu’est-ce qu’est vraiment le carnet ? Un outil. Que permet-il ? De réécrire à loisir des passages de sa vie, ainsi que tous les événements qui l’impactent (suggéré / évoqué). Comment l’utiliser ? Ecrire à l’intérieur avec son propre sang (non explicité), les écritures finissent toujours par disparaître. Quelles limitations ? Les modifications du passé ne sont que des « touches » de couleur (aller ici et pas là, tirer ou non, prendre la voiture à tel moment ou pas…) et doivent garder une cohérence logique. Impossible de créer quelqu’un ou quelque chose ex nihilo (suggéré / évoqué). Impossible d’influer sur le futur (suggéré). Ensuite, plus le carnet est utilisé, plus l’homme en noir est susceptible de prendre en chasse son utilisateur pour l’éliminer (suggéré). Autres données : le carnet en lui-même ne confère aucun salut, ne confère aucune rédemption, ne permet pas de communiquer avec Dieu ou d’accéder à des plans métaphysiques de l’existence (non explicité). Il est, c’est tout. C’est une anomalie du monde et de l’espace / temps. Les événements survenus dans Desperado résultent d’une utilisation intensive du carnet par Jacob, dans l’espoir de trouver par lui-même la rédemption qu’il désire tant (non explicité).
Chemin de croix de Jacob. Possibilité de fonction messianique détournée : ne sauve pas les autres par sa mort, mais se sauve lui-même.

Notes 3 : le carnet permet de réécrire / modifier à loisir les événements passés et futurs de l’écrivant, et de matérialiser des objets. Le carnet ne crée pas ces objets, il les « téléporte » d’un endroit à un autre (celui où se trouve l’écrivant / le demandeur). Le carnet modèle le réel. Empreintes du carnet sur le monde (similarités d’événements, bizarreries, etc).

Note 1 : Fonction de l’homme en noir : ne pas détailler l’essence de l’homme en noir.

Note 2 : Objectif de l’homme en noir : retrouver le carnet. Le carnet agit comme un catalyseur : attire à lui l’homme en noir, lequel va tuer son porteur. Jacob ayant utilisé de nombreuses fois le carnet, il a laissé une marque, une forte rémanence dans ce dernier (suggéré par Miller, à la fin : c’est pour cela qu’il se débarrasse ensuite du carnet). Impossible de se défaire de cette marque. C’est pour cela que l’homme en noir est obsédé par Jacob.

Les “notes 1” correspondent à la phase avant écriture / écriture en cours, les autres notes à la phase de réécriture. Vous remarquerez à ce propos la volonté de ne rien dire (parce que ne sachant pas quoi dire moi-même !), puis la tentative d’explication pour que ce soit moins foireux. Hélas, ça ne fait qu’embrouiller les choses, et le résultat n’est pas mieux pour autant.

Deux éléments me paraissent déterminants pour améliorer le récit :

  • Préciser la nature du carnet, sans ambiguïté aucune, afin que le lecteur puisse avoir l’intégralité des tenants et des aboutissants. En l’espèce, on ne sait pas trop ce qu’il fait réellement.
  • Préciser les motivations de l’homme en noir afin de combler les zones d’ombre et de donner de l’épaisseur au personnage.

Quelques pistes d’optimisation

Pour terminer, quelques pistes d’optimisation narratives afin de rehausser le schmilblick. L’idée est de conserver les éléments narratifs existants, et de lui adjoindre certains ajouts / modifications pour que l’édifice tienne la route :

  • Concernant le carnet, on va conserver l’une des explications, à savoir qu’il permet de matérialiser des objets passés, présents ou futur en les téléportant jusqu’à son utilisateur. A force de l’utiliser, des choses étranges ont commencé à se produire (notamment une altération du cours du temps et de l’espace), et au cours d’une des expériences, le groupe de Miller a essayé d’invoquer Dieu ; on retombe sur l’incident décrit dans le roman.
  • L’homme en noir est une sorte de gardien du carnet, apparu en même temps que la tentative de la matérialisation de Dieu. Son objectif est de retrouver le carnet coûte que coûte, quitte à tuer ses possesseurs pour le leur reprendre, et de le soustraire aux hommes pour qu’ils ne puissent plus l’utiliser. Ce n’est donc pas (plus) un être omnipotent et omniscient. Les événements liés au vol du carnet ont attiré son attention sur Vasquez, puis sur Jacob.
  • Remodeler le personnage de Rose, afin d’en faire un reflet féminin de Jacob, et plus précisément de l’ancien Jacob : elle deviendrait ainsi une jeune fille ambitieuse, qui a connu une enfance terrible, mais qui a réussi à s’en sortir et qui veut se faire un nom à Las Perditas. D’ailleurs, on pourrait lui donner un travail, comme dealeuse de drogue auprès d’un caïd du coin, ce que Jacob pourrait désapprouver avec force. Cela permet de générer du conflit tangible, qui repose sur des motifs valables, et non pas simplement sur des pleurnicheries de gamine bizarre. Rose deviendrait ainsi un avatar du passé de Jacob, un passé dont il doit se libérer pour aller de l’avant.
  • Reconstruire la sous-intrigue d’Anna et abréger ses péripéties avec Diego, qui traînent en longueur et ne servent pas l’intrigue principale. Il faut qu’Anna se libère beaucoup plus rapidement et rejoigne Jacob (pourquoi pas chez Miller, après s’être fait capturée, comme dans la scène initiale) pour renouer avec le récit. On peut imaginer quelques scènes nouvelles entre Jacob et Anna avant qu’elle ne subisse son destin tragique. On peut même utiliser Diego, qui réapparaîtrait pour retrouver coûte que coûte Anna et Jacob, ce qui rajouterait au bordel ambiant absurde (et conclurait l’arc Clemenza, ce qui serait une bonne chose plutôt que de le laisser en suspens). L’idée étant qu’après le meurtre de Rose, Jacob se sente coupable et essaie d’aider Anna, chose qu’il ne parviendra pas à faire, et qui contribuera à le faire grandir.
  • La suppression d’Everett, comme décrit précédemment. Il serait logique que Tully cherche à s’enfuir très vite après avoir récupéré le carnet pour lui tout seul ; Jacob débarquerait ainsi à l’Eglise, obtiendrait l’adresse de Tully, s’y rendrait et le trouverait en train de plier bagages. Jacob le prend en otage, quitte l’appartement et tombe sur Clemons, ce qui permet de raccrocher avec la scène de la fusillade. Afin d’être crédible, on peut même condenser le temps : Jacob irait vendre le carnet tôt le matin, gamberge pendant la matinée, et retourne à l’église vers midi.
  • Quelques modifications mineures concernant Bill, ainsi que je l’ai déjà décrit plus haut.
  • La recherche de Tully mériterait un développement supplémentaire. A l’heure actuelle, après sa libération par Rose, on le retrouve mystérieusement dans une cave chez Miller. Comment est-il arrivé là ? Mystère. Peut-être a-t-il prit la fuite de Las Perditas et a-t-il téléphoné à un contact de confiance pour trouver un abri ? Ce contact aurait pu le trahir, et le donner à Miller. Cette course-poursuite pour retrouver Tully pourrait justement permettre quelques scènes supplémentaires entre Jacob et Anna.
  • La scène avec Mariano Vasquez mériterait quelques modifications, ne serait-ce qu’à cause du fait que Miller ne livrerait jamais Jacob à Mariano s’il était un tant soit peu intelligent. Si l’on souhaite conserver le passage, il est nécessaire de l’articuler autrement. Pourquoi ne pas faire un cross-topic Vasquez / Diego ? Dans un semblant de lucidité pour retrouver Anna et Jacob, Diego a pu approcher Mariano Vasquez et lui proposer de l’aide pour les retrouver, et dans un sursaut de remords, aider Jacob à se libérer alors qu’il est torturé.
  • L’homme en noir mériterait une scène supplémentaire avec Jacob, notamment avant sa fuite dans le bus, ou du moins serait-il bon de l’évoquer, afin de poser les bases de sa retraite aux confins du monde. Sans savoir qui il est précisément, Jacob saurait ainsi qu’il ne sera jamais tranquille, et permettrait un développement plus intéressant de Jo, qui apparaîtrait toujours un peu sur le qui-vive, et qui pourrait même s’étonner, en voyant l’homme en noir, qu’il n’a pas pris une ride après toutes ces années.
  • Expliquer pourquoi Jo / Jacob a conservé le carnet avec lui – après tout, ça ne lui a rapporté que des ennuis, il aurait pu s’en débarrasser. La justification pourrait être simple : Jacob a appris de quoi le carnet est capable, et il essaie désespérément de s’en servir pour réparer ses erreurs, notamment en ressuscitant Rose. Cela peut paraître fou, mais après tout ce qu’il a vécu, il y croit, et il y tient, rongé qu’il est, malgré toutes ces années, par un torrent de culpabilité.
  • Approfondir la relation Jacob / Rachel, et notamment leur rencontre. Pourquoi Jacob est-il aussi sympa avec elle ? Là aussi, on peut faire simple : Rachel pourrait rappeler Rose à Jacob, et il essaie de réparer ses erreurs en la protégeant autant que se peut.

Il me semble que l’on tient là des éléments assez intéressants pour approfondir et corriger les principaux défauts de l’histoire présente – comme on peut le constater, les modifications ne sont pas forcément très lourdes, ça tient à peu de choses près parfois.

Maintenant, je vais devoir résister à l’appel de la réécriture qui s’est fait diablement oppressant à la rédaction de ce nouveau pavé… et il est possible que j’y cède un de ces quatre. Desperado, nouvelle édition. Qui a dit qu’un texte devait être figé ?