S’il y a bien une chose que ma mère m’a appris quand j’étais petit, c’est de ne jamais faire confiance aux suggestions Netflix. Mais bon, que voulez-vous, parfois on est faible, parfois on se fait chier, surtout quand votre femme est dans la dernière ligne droite de son festival et qu’elle est virtuellement absente de la maison. Que faire dans ce cas-là, à part écrire, s’enquiller un bon bouquin, prendre des photos sur Assassin’s Creed Odyssey ou sortir prendre le soleil promener ses chats en laisse ? Mais oui bien sûr, regarder ce petit L’irréel : Incroyables témoignages que le gros Fliflix s’évertue à agiter sous le bout de mon nez !

Avec un nom putaclic pareil on se dit que l’on va au-devant de graves désillusions, mais qu’importe, on s’installe au chaud sous la couette en cette belle fin de dimanche après-midi et on cast l’épisode sur son portable. Tiens, les épisodes ne durent pas longtemps, c’est parfait. Ça se trouve, ce sera aussi réussi que Lights Out.

On a le droit de rêver.

The Woman in White Stripes

“Je m’appelle Jason Hawkins, et ma vie est un cauchemar”. Un type rentre dans un salon meublé au bon goût des années 20 et s’assoit dans un superbe fauteuil en cuir. Autour de la table, deux chaises et un canapé, vides pour l’instant, mais on comprend que des gens vont bientôt se ramener pour écouter la fabuleuse histoire de Jason.

“Depuis tout petit, je suis hanté par la dame blanche”. Oh merde. Ce con vient de spoiler l’épisode. D’accord, le truc ne dure que vingt minutes et quelques, mais t’es pas obligé d’être aussi direct monsieur. S’ensuit un petit flash-back montrant la dame blanche en question, et hop, générique d’intro. On a le droit à tous les poncifs du genre : musique métallique qui grésille, photos en noir et blanc, aperçu de monstres en latex farouchement crédibles, et puis bien sûr la phrase indispensable à toute suspension de crédulité : “The following is a true story”.

Oh. Merde. L’épisode ne dure que vingt-quatre minutes et cinquante-deux secondes, mais tu sais déjà que le temps va être long.

On retrouve Jason dans ce beau salon cossu, entouré de sa fille et de ses amis, prêt à témoigner de son INCROYABLE expérience. Jason a eu une enfance triste et pauvre – regards compatissants de ses amis of course – avec ses hippies de parents qui parcouraient la Californie en minivan. Même qu’une fois, quand il était petit, un type est sorti en courant du motel dans lequel ils se trouvaient, nu et couvert de sang, une hache à la main, pour l’enfoncer promptement dans le crâne d’un client sur le parking. Pendant l’abominable récit, la caméra fait un focus sur un dessin d’enfant représentant le bonhomme en question, histoire de mettre le téléspectateur dans l’ambiance (raté).

Regards horrifiés de ses amis. Moi aussi d’ailleurs, et dieu sait que j’aurais aimé avoir une hache sous la main pour l’enfoncer dans le crâne de Jason.

Suite à cet incident rocambolesque, Jason et ses parents emménagent dans un appartement, un vrai, parce que la vie de beatnik en caravane, ça va bien cinq minutes. Le petit Jason est content de se poser, mais il s’interroge : les voisins ont pas l’air super sympas, l’accueil est même glacial. Mais que se passe-t-il dans cet immeuble ? Serait-ce un terrible présage des événements d’infortune qui vont suivre bientôt ? Le spectateur bout d’impatience d’en savoir davantage.

La petite famille déballe ses cartons et entame sa nouvelle vie – toutefois, des choses étranges se produisent rapidement dans la chambre de Jason. “Mais quoi donc !” hurle le spectateur. “ON VEUT SAVOIR §§§“. Les lumières se sont-elles mises à grésiller ? Des lettres de sang sont-elles apparues sur les murs ? Eh bien presque, c’est un autre cliché du genre qui va ici être mis à rude contribution : les portes du placard qui s’ouvrent toutes seules.

Cris horrifiés des spectateurs. On avait jamais vu ça dans l’histoire du cinéma. C’est inédit.

Jason a beau fermer ces putains de portes à toute heure du jour et de la nuit, elles s’évertuent à se rouvrir avec moult grincements terrifiants. Et puis, quelques semaines après ces épisodes intempestifs, une nouvelle étape est atteinte dans le degré de l’horreur : le petit Jason entend… Des chuchotements. Le placard l’appelle… Certainement pour lui demander de terminer son histoire au plus vite afin que je puisse continuer la saison 03 de Breaking Bad (je sais, je sais, je suis très à la bourre).

A partir de ce moment charnière, le petit Jason a peur. Il sent comme une présence qui lui en veut à mort, sûrement le spectateur par-delà l’écran de télévision. Il essaie d’avertir ses parents sur le terrible danger qui pèse sur ses épaules, mais son papa n’est guère compréhensif : dérangé un soir en plein épisode des Chtis à Miami, il lui balance une mornifle bien sentie qui l’envoie ad patres dans sa chambre. On vous l’avait dit, Jason n’a pas eu une enfance facile. Non seulement ses parents ne le croit pas, mais en plus ses amis se moquent de lui. Jason se renferme sur lui-même. Il garde toute sa souffrance pour lui.

Regards peinés de ses amis.

Jason poursuit son histoire : peu après, il se met à cauchemarder et à faire des crises de somnambulisme, tout ça sur fond de notes de boîte à musique, parce que bon, faut bien remplir le cahier des charges du genre horrifique, hein. A la septième minute vient le moment que tout le monde attendait avec une impatience EXTRAORDINAIRE : une nuit, le placard s’ouvre comme à l’accoutumée, sauf qu’à la place des fringues et des cartons habituels, on a… LA DAME BLANCHE ! Pendue à une corde de chanvre, la peau sale, les cheveux gras et des lentilles de contact blanches sur les yeux, elle contemple le petit Jason de toute la force de sa haine.

Pause dans le récit. Le Jason adulte sèche ses larmes avec un petit mouchoir. “Je n’étais qu’un gosse !” Coasse-t-il avec des trémolos dans la voix.

Regards compatissants de ses amis.

Moi, je suis à deux doigts de me flinguer. Cependant, je m’accroche. Je veux le fin mot de ce témoignage INCROYABLE.

Scène suivante, la nuit, le petit Jason dans son lit, le placard qui s’ouvre. Cette fois, la dame blanche ne se contente pas de faire du yo-yo au bout de sa corde, elle s’éclate par terre comme un vieux coprolithe et rampe en faisant craquer ses os, un peu comme l’Exorciste et tous les films d’épouvante pourraves de ces trente dernières années. Le spectateur tremble, trépigne et pleure, pas pour Jason, mais pour arrêter ce massacre cinématographique impitoyable.

Je vous passe la suite : les “je n’étais qu’un gosse !“, les “mes parents auraient dû m’aider !“, les “j’étais seul !“, les “ça a duré six ans !“, les portes du placard qui s’ouvrent, la dame blanche qui tourmente Jason, le bain de Jason quand il est ado, le sang dans le bain, la mère qui vient aider Jason à éponger le sang, les regards de la maman qui en disent long, genre “je sais, mon fils, mais on a pas une thune pour déménager ailleurs“. On a également une petite explication sur le pourquoi du comment : une semaine avant l’emménagement de la famille, une femme venait de trucider ses deux gamins avant de se pendre dans son placard. Il y avait du sang partout, le proprio a dû changer la moquette. Evidemment, tous les voisins savaient.

Wow ! Quelle originalité !” M’exclamais-je en grignotant un Belvita chocolat.

Au bout d’un moment, ils déménagent enfin – et là, je me redresse dans mon canapé : est-ce que c’est la fin de l’épisode ? Dieu a-t-il entendu mes prières ? Eh bien non. Il reste onze putain de minutes. C’est un supplice.

La petite famille se dégote une chouette baraque en banlieue malgré leur manque d’argent chronique. Jason exulte : il est enfin tranquille et il s’est fait un tas de potes. Hélas, il reste dix minutes à meubler, donc le spectateur se doute bien que cette apparente calmitude n’est que passagère. C’est le cas : un soir, alors qu’il fait du vélo avec son meilleur frangin, le brouillard se lève et Jason voit la dame blanche au bord de la route. Quelques secondes plus tard, il se fait percuter par une voiture. Et là, je me redresse dans mon canapé : pas de doute, c’est la fin de l’épisode cette fois-ci.

Eh bien non, il reste encore huit minutes.

Jason est bien vivant ; un peu amoché, mais vivant. Son meilleur poto le transporte chez-lui pour contacter les urgences, et pendant qu’il appelle, notre compagnon d’infortune se retrouve seul avec la maman de son copain. La maman est genre blême, stoïque, la cigarette au bout du bec qui est en train de se consumer lentement. Jason pense un instant qu’elle est en train de faire un AVC, mais pas du tout : en réalité, la dame blanche possède maman, et tout à coup elle s’énerve : “T’étais censé mourir ! T’étais censé mouriiiiir !“.

Pause. Regards épouvantés des amis de Jason. J’en profite pour éponger la sueur sur mon front. Encore six minutes à tenir.

Persuadé qu’il sera poursuivi toute sa vie par cette horrible entité, Jason quitte le domicile familial et se la joue Christopher McCandless en parcourant le pays en long, en large et en travers pour essayer de la fuir autant que possible. Il fini par rencontrer sa future femme, l’épouse et se pose quand même quelque part. Quelques années passent, la dame blanche n’est pas réapparue, Jason pense être enfin tranquille.

Le spectateur se doute que non puisqu’il reste quatre minutes. Un soir, en sortant du boulot, il la voit sur le parking et se tape une petite crise cardiaque. Ben oui, il a plus huit ans, son petit cœur est fragile. Il décède quelques secondes mais se fait heureusement réanimer par un pompier qui passait par là par hasard. Quelle chance.

Jason se réveille à l’hôpital. C’est un nouvel homme, il se sent délivré de la présence infâme de la dame blanche, alleluiah ! Faut dire qu’elle a eu ce qu’elle voulait : il est mort, littéralement, pendant quelques secondes, donc elle pense qu’elle a fait son job et s’en est retournée dans les limbes de l’enfer. Le spectateur ne manquera toutefois pas de regretter qu’elle ne l’ait pas déglingué plus tôt pour nous épargner cette abomination.

Bon, il reste encore deux minutes. Que va-t-il se passer ?” Ce qui se passe mes amis, c’est qu’il y a un INCROYABLE retournement final ! En fait la dame blanche est revenue, Jason l’a vue il y a quelques jours au bord de son lit et ses jours sont clairement comptés. Ce témoignage, c’est un genre d’adieu à sa famille et à ses amis.

Séquence émotion. Tout le monde pleure.

Tout le monde doit mourir un jour. Je suis prêt.

Eh bien pas moi, j’étais pas prêt à subir cette chose. Je coupe l’épisode suivant et  m’empresse de rédiger un mail pour réclamer à Netflix les vingt-quatre minutes et cinquante-deux secondes qu’ils m’ont volées. Je sais pas ce qu’ils ont fabriqué, mais c’est mauvais à tout point de vue, et encore, je suis gentil. Le ou les scénaristes sont à crucifier séance tenante sur le Golgotha et le réalisateur doit être décapité dans la foulée ; c’est une enfilade de clichés aussi soporifiques que paresseux – les gars ont dû recevoir un cahier des charges sous forme de checklist avec tout un tas de grosses ficelles à incorporer quoi qu’il en coûte. Désolé messieurs dames, mais ça fonctionne rarement ce genre de conneries. Il aurait fallu être un peu plus audacieux.

Cela dit, c’était peut-être le pire épisode de la série… Hmm. Je vais quand même m’en enquiller un deuxième pour être sûr.

Oui, je dois être un peu maso. On verra bien.