On ne va pas tout à fait causer écriture puisque ce billet-ci est une nouvelle, et plus précisément une série soumise dans le cadre d’un concours organisé par Rocambole. J’étais plutôt satisfait de mon truc et j’avais bon espoir de rentrer dans le top 10, malgré le fait que j’ai pris connaissance dudit concours 5 jours avant la date buttoir et qu’il a fallut que j’écrive en triple urgence. Hélas, à mon incommensurable tristesse, je n’ai point gagné, et je n’ai même pas fais parti des dix premiers.

La loose totale quoi. J’imagine que mon manque de liant entre les personnages et la fin un poil bâclée m’a été fatale – je regrette de pas avoir eu le temps de corriger ces merdes, mais qu’importe, cey la vi dirait Jean-Kevin.

Bref, ça me donne au moins la liberté de la publier ici, et je vais me la jouer épisodique en calant un nouvel épisode / deux épisodes chaque mois. Sur ce, doux baisers, et bonne lecture.

1

 Maurice

« Feu ! »

Un éclair blanc déchira les tympans de Maurice qui, accoudé à la fenêtre du deuxième étage, ferma les yeux pour échapper à l’épouvantable lumière. Lorsqu’il les rouvrit, ils gisaient là, morts, étendus sur les pavés constellés de sang où se dressaient des bûchers funéraires. Des bûchers pour ses livres.

Il se doutait que cela finirait par arriver. On ne peut pas écrire des pamphlets anonymes contre un régime tyrannique et toujours lui échapper. Les soldats étaient arrivés chez-lui de bonne heure, avaient dévasté son manoir et venaient d’exécuter ses gens. Et maintenant, ils brûlaient ses livres. Ses livres !

Maurice sentait son cœur fondre d’une douleur sourde en voyant ses milliers d’ouvrages –certains vieux de plusieurs siècles – consumés par les flammes de la dictature. Il bouillonnait de colère et d’horreur. La littérature était toute sa vie, et l’on venait de la réduire à néant. Cela ne pouvait se passer ainsi… Il devait faire quelque chose, lui, Maurice Boriac, que ses contemporains considéraient comme étant le meilleur écrivain de cette fin de siècle !

Il se retourna et vit se rapprocher le soldat chargé de le surveiller :

« S’il-vous-plaît monsieur, restez tranquille. »

Visage juvénile, uniforme noir et bleu, casque à pointe, fusil à baïonnette au bras. Ce n’était qu’un adolescent moulé par le régime, à peine un enfant. Maurice eut envie de le gifler mais la baïonnette agitée sous son nez eut raison de ses velléités guerrières.

« Monsieur… S’il-vous-plaît. Allez vous asseoir.

– Je n’en ai pas la moindre envie. »

Son gardien cilla puis reprit très vite :

« Ne faites pas de bêtise. Il n’y a plus rien à faire.

– Ah oui ! Il n’y a plus rien à faire ? » S’écria l’écrivain en levant les bras au ciel.

Le jeune homme crut peut-être que Maurice, dans ce geste, allait tenter quelque folie déraisonnable, aussi lui décocha-t-il un coup de crosse dans les côtes pour parer à toute offense. Boriac poussa un cri de douleur et s’effondra sur le plancher. Bon Dieu, ça faisait un mal de chien ! La souffrance lui arracha quelques larmes qui roulèrent sur ses joues comme autant d’aveux d’impuissance.

« Je suis désolé. Vous ne m’avez pas laissé le choix.

– Soyez… maudits ! Tous ! Beugla l’écrivain d’une voix hachée.

– Allons ! Que diable se passe-t-il ici ? »

Maurice leva les yeux et vit une paire de bottes noires à la propreté irréprochable ; l’adolescent se mit au garde-à-vous en faisant claquer ses talons.

« Capitaine ! Le prisonnier tentait de s’échapper ! »

Le capitaine en question – un vieux bonhomme avec une grosse moustache poivrée – gloussa en s’agenouillant auprès de Maurice. Ses yeux gris, froids et pénétrants émergeaient comme deux puits sans fond à travers des sourcils broussailleux.

« L’heure n’est plus aux fanfaronnades, monsieur Boriac. Relevez-vous maintenant : je vais vous conduire à votre dernière demeure.

– Et où allons-nous ?

– Quelque part où vous ne pourrez plus ennuyer Son Altesse Impériale. Allez ! »

Deux colosses firent irruption dans la pièce et soulevèrent Maurice par les épaules. Il ne voulait pas partir ; cet endroit représentait tout pour lui. Il était né ici, il avait vécu ici, il voulait mourir ici. C’était dans ce bureau qu’il avait composé ses plus grandes œuvres littéraires, celles qu’on brûlait aujourd’hui dans sa cour aux pavés moussus. Ces barbares l’effaçaient de l’Histoire !

« Non ! Pitié ! Hurla-t-il.

– Il fallait y réfléchir avant, répondit le capitaine.

– Non ! Non ! »

Ses cris se perdirent dans un ultime sanglot.

Lucien

Le crépuscule tisonnait des feux incandescents à l’horizon, vers le no man’s land, là où des marées de cadavres pourrissaient dans une mer de boue séchée avec, en toile de fond, les collines où s’étaient enterrées les hordes barbares qui menaçaient la patrie.

Lucien éteignit sa cigarette contre le parapet et descendit dans la tranchée. Il se demandait à quoi pouvaient bien servir ces tours de garde. Cela faisait des mois qu’il ne s’était rien passé dans son secteur. Pas un seul tir d’artillerie, pas un seul coup de feu. Rien. C’était comme si le temps était mort avec eux.

Il tira un peu de tabac de son sac, roula une nouvelle cigarette et, histoire de se trouver une occupation, entreprit de commencer l’écriture de sa lettre.

Ma chère Marie…

Il suspendit sa plume, réfléchit un peu, quelques minutes d’abord, puis longtemps. Il essayait de se rappeler le visage de sa fiancée, ses cheveux bruns et bouclés, sa peau blanche et délicate, mais il ne parvenait à esquisser que des traits épars dans son imagination fatiguée. Lucien contempla sa lettre d’une main tremblante, les yeux perdus dans quelque pensée lointaine. Voilà à quoi il en était réduit. Si seulement il n’avait pas perdu sa photographie.

Il chiffonna la lettre et la laissa choir dans la tranchée. Bah, à quoi bon ? Cela faisait quelques temps qu’elle ne lui répondait plus. Peut-être avait-elle été tuée. Cette pensée ne lui arracha pas une seule plainte, pas un seul regret. A dire vrai, il ne ressentait plus grand-chose d’humain.

Lucien attrapa sa flasque de gnôle et but une longue gorgée. A côté de lui, ses camarades attendaient, en silence. Qu’attendaient-ils ? Dieu seul le savait.

Il but une nouvelle rasade et prit ses aises contre le mur de la tranchée, jambes détendues sur le caillebotis, tête renversée en arrière. Il était fin prêt pour attendre.

Son regard se porta sur Antoine, plus loin, qui s’amusait à lancer des cailloux dans un casque pris à l’ennemi. Il racontait à qui voulait l’entendre qu’il avait étranglé son adversaire à mains nues lors de l’assaut de la dernière tranchée. Lucien pensait que c’étaient des mensonges.

La nuit arriva, houleuse, venteuse, et elle charriait dans son sillage une odeur de feu suffocante. C’était à cause des incendies derrière les collines : le dernier barrage d’artillerie avait été si intense que certaines d’entre elles avaient été pulvérisées, et les mines de charbon qu’elles recélaient s’étaient embrasées comme un feu de bois sec. Lucien se demandait comment faisaient les autres pour vivre au milieu de ce brasier sinistre.

Une heure s’écoula avec une lenteur irrépressible. Lucien fermait les yeux par intermittence, prêt à bondir sur le parapet si d’aventure le capitaine Laudeville vérifiait qu’il s’acquittait bien de sa corvée de surveillance. Cela arrivait parfois, lorsque ce fieffé vaurien sortait de son bunker pour aboyer des ordres et hurler des remontrances, puis, lorsqu’il était satisfait de sa prestation, que les hommes étaient debout et couraient partout comme des poulets sans tête, il rentrait dans son antre écluser quelques verres jusqu’à ce que l’alcool le terrasse d’un profond sommeil.

Un homme détestable, ce capitaine. Il pouvait presque l’entendre : « Boriac, espèce de mou du genou ! Vous serez de surveillance ce soir ! Oui, encore ! ». Lucien avait perdu de nombreux amis, mais ce vaurien vivait toujours. C’était à croire qu’il était aussi résistant que les poux qui leur dévoraient les cheveux.

Lucien rouvrit les yeux. Avait-il rêvé ? Il lui semblait que…

Un cri, quelque part. Non, il n’avait pas rêvé. Son corps se raidit. Une vague angoisse lui pinça le cœur.

Quelque chose avait crié.

Ça hurla de nouveau :

« Au secours ! Ils sont là ! C’est eux ! »

Marie

Il faisait presque nuit. Assise au coin du feu, Marie tricotait un pull en laine, l’humeur morose, les pensées bousculées par une avalanche d’idées funestes. Elle haïssait ce moment de la journée. Elle avait le loisir de réfléchir. Ce n’était pas bon pour elle de trop réfléchir. Elle pensait alors à Lucien, et son image lui laissait un creux profond dans la poitrine.

Où était-il ? Que pouvait-il bien faire ? Était-il en bonne santé ? Autant de questions insolubles qui tournaient et tournaient et tournaient encore dans les remous de sa raison défaillante. Cela faisait plus de trois mois qu’elle n’avait pas reçu de lettre. Ce n’était pas normal. Les gens du village disaient qu’il y avait la grippe dans la région et que les postiers ne passaient plus pour ne pas propager la maladie. Marie ignorait si cela était vrai. Jamais personne ne venait ici de toute façon.

« Je suis sûr qu’il va bien » murmura-t-elle en attrapant une nouvelle pelote.

Ils s’étaient connus il y a deux ans, lorsque le régiment de Lucien avait pris trois jours de repos à l’arrière. A cette époque, l’ennemi n’était qu’à quelques kilomètres d’ici et cette bande de soldats boueux en haillons constituait l’unique rempart entre la liberté et la tyrannie. Marie s’était portée volontaire pour leur servir le repas. C’est là qu’elle le vit. Ses grands yeux tristes l’avaient fait fondre d’une douceur inextinguible.

La clochette résonna dans la maison. Marie soupira, laissa de côté son tricot et traversa la pièce pour entrer dans la chambre :

« Oui Thérèse ?

– Mes jambes me font mal » dit la vieille femme de sa voix rêche.

La lampe à pétrole diluait une lueur livide sur son visage austère. Marie s’approcha, ôta un pan de couverture et contempla les jambes violacées pourries par les varices.

« Vous voulez que je les masse ?

– Evidemment » coassa la vieille.

Marie s’exécuta en détournant le regard. Son attention fut captée par la fenêtre, vers la rue, où une étrange rumeur bruissait parmi les masures.

« Moins fort.

– Désolée. »

La rumeur gagna en intensité. Monsieur Tessier, le voisin d’en face, apparut sur le palier avec une lampe dans la main. D’autres personnes l’imitèrent et déambulèrent dans la rue à la rencontre de l’indicible.

La curiosité de Marie fut piquée au vif.

« Je reviens » dit-elle sans attendre de réponse.

Elle courut presque vers la porte et sortit.

Là-bas, au bout de la rue, un cortège de soldats rentrait dans le village.

Le visage grave, fermé, ils transportaient un cercueil sur une charrette.

Marie crut qu’elle allait défaillir.