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Marie

Les soldats passèrent dans un silence sépulcral devant le troupeau de villageois massé de chaque côté de la rue. Les uns et les autres murmuraient des interrogations voilées par le vent. Ce n’était sûrement pas l’un des leurs ; lorsqu’un fils ou un mari était tué au combat, ils recevaient une simple lettre les informant de la tragique disparition… Mais ça, c’était avant que les communications avec l’extérieur ne fussent rompues.

La clochette tintinnabula avec force :

« Marie !

– J’arrive » répondit-elle au bout d’un moment.

Elle ne parvenait pas à se détacher du spectacle macabre. Elle avait cru, une poignée de secondes, que Lucien se trouvait dans ce cercueil. Il lui avait fait la promesse de reposer ici si d’aventure il lui arrivait malheur. De toute façon, où pouvait-il être enterré d’autre puisque sa ville natale était occupée par l’ennemi ?

Le cortège ne s’arrêta devant aucun d’entre eux. Il remonta la grande rue, l’unique rue du village, et entama l’ascension de la colline où gisait, inerte, le château du vieux comte.

Ce n’était plus qu’une ruine fumante dévorée par le lichen et abîmée par le temps ; plusieurs tirs d’obus égarés l’avaient fait s’ébouler sur certains pans, mais monsieur le comte s’obstinait toujours à y vivre malgré la dangerosité manifeste des lieux. Marie réfléchit à la dernière fois qu’ils l’avaient aperçu. Au début de la guerre, peut-être.

Quelqu’un à sa droite balbutia :

« C’est le fils du comte ! »

La phrase fut reprise en cœur. Oui, ce ne pouvait être que ça. C’était le fils du comte. Pauvre Théophile. Il était très apprécié ici.

« Marie ! Où es-tu !

– J’arrive Thérèse » dit-elle en rentrant.

La plupart des villageois en firent autant. Il n’y avait rien de plus à voir.

Les yeux de la vieille femme luisaient dans l’obscurité. Elle passa sa langue sur ses lèvres craquelées et désigna la fenêtre d’un doigt squelettique :

« Qu’est-ce qui se passe ?

– C’est le fils du comte. Il est mort » dit Marie d’une voix atone.

La vieille femme hocha la tête.

« Ah oui. Bon, masse-moi les jambes, veux-tu ? »

Marie s’exécuta. Elle pensait à ce pauvre Théophile. Combien de jeunes gens allaient mourir encore dans cette guerre absurde ? Les fils mourraient et leurs parents leurs survivaient. Ça n’avait pas de sens.

Lorsque la vieille fut contentée, nourrie, abreuvée et bordée, Marie quitta la chambre et reprit son tricot, mais la volonté n’y était plus. Elle se sentait seule et inutile. Beaucoup de femmes avaient remplacé leurs maris aux champs et leurs fils aux usines. Et elle, que faisait-elle au juste ? Que faisait-elle pour aider Lucien à remporter cette guerre interminable ?

Rien. Absolument rien. Elle s’occupait d’une vieille bique irascible en tricotant des vêtements qu’elle ne porterait jamais.

Marie jeta pull et aiguilles dans l’âtre de la cheminée avec une colère soudaine.

Maurice

Le carrosse s’arrêta enfin après des heures et des heures de voyage, puis les chevaux se cabrèrent et hennirent dans un roulement de tonnerre. La porte s’ouvrit et l’on jeta Boriac dehors comme un vulgaire fétu de paille. Le nez dans la poussière, il toussa et se tourna sur le flanc :

« Par pitié messieurs ! Un peu de compassion, ou que l’on me tue sur-le-champ !

– Non, monsieur Boriac. Nous n’allons pas vous tuer. Pas encore. »

On le remit debout. Un instant désorienté, Maurice regarda autour de lui avec incrédulité : on l’avait emmené dans les montagnes, là où l’empire avait rasé d’innombrables forêts et percé comme du gruyère les massifs rocheux pour en extraire de l’or. Les belles cimes enneigées rougeoyaient maintenant de braises ardentes et les arbres calcinés dressaient leurs moignons vers un ciel à l’aube écarlate.

Maurice vit ensuite celui qui avait parlé : un petit homme ridé comme l’écorce et dont la blouse blanche était tachetée de sang. Le nez surmonté de lunettes rondes, il souriait d’un air de fausse bienveillance. Derrière-lui se trouvait… Un asile ? Un asile ! L’inscription au-dessus du lourd portail en fer forgé ne pouvait tromper sur l’identité du bâtiment ; c’était un monolithe sombre d’où s’élevaient, comme de monstrueuses excroissances, quelques tours sinistres criblées de meurtrières.

« Mais !… Je ne suis pas fou, que diable ! Je ne suis pas fou !

– Oh, vous savez, ce n’est plus vraiment un asile… Mais permettez-moi de me présenter : Joseph Mendele, directeur de cet établissement. Bienvenue chez-nous, monsieur Boriac. Je vais personnellement vous conduire à vos appartements.

– Je ne suis pas fou ! S’étrangla Maurice.

– Certes, je n’en doute pas. Je veillerai à ce que les autres occupants vous laissent tranquille. Suivez-moi, je vous prie. »

Boriac fut brutalement poussé à la suite du docteur et le groupe remonta le long de l’allée aux arbres morts. Une fine pellicule de cendres s’y était déposée, grise comme la pierre et froide comme la neige. Maurice était terrifié. Il entendait un chaos de cris, de pleurs et de rires au fur et à mesure qu’il approchait de cet endroit terrible où il devait passer le reste de ses jours. Il eut soudain envie de mourir : un sort infiniment préférable au destin qui lui était réservé.

Ils gravirent les marches menant à la porte d’entrée et pénétrèrent dans le hall, froid et humide, faiblement éclairé par quelques torches à l’agonie. Les murs vibraient d’échos sinistres et de lamentations perdues. Le sang de Maurice s’était glacé dans ses veines et il sursauta lorsque les lourdes portes de fer se refermèrent derrière-lui.

« N’est-ce pas merveilleux ? » dit Mendele dans un sourire.

Boriac déglutit en silence. Maintenant que ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité, il voyait des infirmiers déambuler aux alentours, masque sur la bouche, et constata avec stupéfaction que leurs visages étaient déformés, tuméfiés, scarifiés ; l’on aurait dit qu’ils pourrissaient sous l’action de quelque étrange maladie. A leurs côtés, des fous erraient en gémissant, la tête recouverte d’épais bandages. Qu’avait-il bien pu leur arriver ? Mendele dut surprendre l’intérêt que Boriac nourrissait pour ses patients car il déclara :

« N’ayez pas peur. Nous faisons des expériences sur le cerveau. En fait, nous tentons de mettre au point des techniques révolutionnaires pour remédier à certaines pathologies nerveuses… »

Le docteur marqua une pause avant de reprendre, visiblement peiné :

« Hélas, l’opération s’est mal passée pour ces pauvres âmes. Je m’efforce depuis de leur soulager l’existence avec les maigres moyens dont je dispose… »

Les yeux de Mendele se perdirent dans le vague et il sursauta au bout de quelques instants.

« Mais trêve de bavardages ! Laissez-moi d’abord vous conduire dans votre chambre. Vous verrez, c’est très confortable. »

On conduisit Maurice jusqu’au sommet de l’une des tours et le docteur Mendele s’arrêta devant la dernière cellule. Il glissa une clef dans la serrure et la tourna d’un geste sec :

« Nous y voilà ! Veuillez entrer, monsieur Boriac. »

Maurice avança d’un pas hésitant, une question brûlante au bord des lèvres :

« Allez-vous… Allez-vous m’utiliser pour vos… vos expériences ? »

Un sourire se peignit sur la face du vieillard :

« C’est possible. »

Lucien

Ils couraient dans les tranchées, fusil au poing, à la seule lueur de leurs torches. Ils criaient, ils hurlaient, ils s’invectivaient, certains appelaient au secours, d’autres tiraient dans la nuit, mais d’ennemi, il n’y avait nulle trace.

L’épouvante qu’avait ressentie Lucien commençait à retomber comme un soufflé. C’était forcément une fausse alerte. Ça ne pouvait être que ça.

« Nom de Dieu ! Hurla le capitaine en sortant de son bunker. Qu’est-ce qui se passe ici ! »

Les hommes s’arrêtèrent net, brisés dans leur élan. Ils regardèrent tous le capitaine mettre ses bretelles et enfiler sa veste, un cigare aux lèvres.

« Alors !

– On est attaqués mon capitaine ! » Braillèrent plusieurs soldats à l’unisson.

La cohue générale dans les tranchées s’enfiévra de plus belle. Le capitaine fronça les sourcils en boutonnant son uniforme.

« Au rapport ! Cria-t-il pour couvrir la clameur.

– Je les ai vus mon capitaine, dit un jeune soldat. Ils sont entrés dans la tranchée et ils nous ont attaqués.

– Où ça ?

– Là-bas.

– Et où sont-ils maintenant ? »

Laudeville fit semblant de tendre l’oreille. Les hommes se turent peu à peu. On n’entendait rien hormis le mugissement du vent.

« Je… Je ne sais pas mon capitaine.

– Qui d’autre a vu quelque chose ? »

Les soldats s’observèrent les uns les autres. Ils devaient bien reconnaître qu’ils n’avaient rien vu ni rien entendu. Lucien haussa les épaules en regardant plusieurs de ses camarades.

« Qui d’autre a vu quelque chose ! »

Le vieux Jean-Aimé cracha un bout de chique :

« Moi, m’est avis que le p’tit a déliré dans son sommeil. »

Le capitaine s’avança et gifla si fort le garçon qu’il le fit tomber dans une mare de boue. Lucien eut de la peine pour lui. Laudeville allait lui hurler dessus lorsqu’un soldat accourut dans la tranchée, l’uniforme débraillé, la joue ensanglantée d’une profonde estafilade :

« Mon capitaine ! Ils ont enlevé Hermant ! J’étais là, j’ai tout vu ! Ils étaient cinq, ils se sont faufilés jusqu’à la tranchée ouest et ils l’ont enlevé ! J’ai essayé de les arrêter mais… »

Il secoua la tête de dépit. Les hommes se dévisagèrent avec une anxiété palpable.

« Sentinelles ! Au rapport ! » Tempêta Laudeville.

Lucien se mit au garde-à-vous de façon mécanique, fusil descendu le long du corps.

« Où étiez-vous ?

– Ici, mon capitaine. Au poste. »

Lucien avait une boule d’angoisse dans la gorge. Si toute cette histoire était vraie et qu’un commando s’était faufilé jusqu’à eux pour commettre un coup d’éclat…

« Et vous n’avez rien vu ?

– Non. Il fait nuit noire. C’est difficile de…

– Il a rien vu, mon capitaine. Il dormait. »

Lucien tourna la tête si brusquement que sa nuque émit un craquement sec. Antoine le contemplait d’un air satisfait, la bouche déformée par un vilain rictus.

Les yeux du capitaine brillèrent d’une lumière assassine.