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 Maurice

Du bout des doigts, Maurice appuya sur le caillou et laissa une nouvelle encoche dans le mur. Deux mois et six jours…

Il croupissait ici depuis deux longs mois et six interminables journées.

Mendele n’était jamais revenu le voir, ce qui n’était pas pour lui déplaire étant donné les circonstances. Peut-être l’avait-il oublié… Mais Maurice n’y croyait pas vraiment. Quelqu’un venait l’observer chaque matin à travers le judas puis on lui déposait son repas derrière la porte, une soupe épaisse et grumeleuse où nageaient quelques morceaux de pain ranci.

Ce soir-là, Maurice se sentait plus misérable que jamais. Allongé sur sa paillasse rongée par la vermine, il grelottait de froid et se demandait, comme tous les jours depuis trois mois, si le docteur Joseph Mendele viendrait le chercher pour mener l’une de ses « expériences ». Cette question le rendait malade et l’obsédait à un point tel qu’il sentait sa raison défaillir. Cet état de nervosité extrême, conjugué à la terrible malnutrition dont il souffrait, lui avait fait perdre beaucoup de poids et ses vêtements en lambeaux, noirs de crasse, flottaient à présent autour de ses membres osseux.

L’écrivain déchu se traîna à la fenêtre dans un râle de désespoir. Ses longs doigts squelettiques se refermèrent autour des barreaux glacés et il contempla, la mort dans l’âme, ces montagnes hallucinées où l’enfer avait crevé la surface de la terre. La brise caressa son visage et fit voleter ses cheveux dévorés de poux. La lune, pâle comme l’hiver, se noyait dans la nuit au milieu des nuages brumeux. Ce spectacle de désolation vampirisait la volonté de Maurice. Il aspirait plus que tout au monde à la mort ; ses forces l’abandonnaient en même temps que la folie empoisonnait son âme. L’espoir était vain. Tout rêve était futile.

Et pourtant… Et pourtant, il y avait cette voix dans les tréfonds de son être qui lui commandait de ne pas lâcher prise, d’affronter vaillamment cette situation comme tout homme de sa réputation était censé le faire. Que diraient ses lecteurs s’ils apprenaient que Maurice Boriac, le plus grand écrivain de cette fin de siècle, se laissait aller au désarroi le plus profond ? Eh bien, ils lui riraient au nez ! Ce petit écrivaillon qui chantait l’héroïsme et la vertu dans ses œuvres les plus célèbres ne mériterait qu’une mort sans gloire s’il osait renier ses principes les plus sacrés !

« Je dois tenir… murmura-t-il. Je dois tenir encore un peu… Un tout petit peu. »

Il leva les yeux au ciel.

« Pour mes lecteurs, au moins. »

Lucien

Le soleil soufflait des rayons ardents là-haut dans le ciel. Couché à plat ventre dans une terre poussiéreuse labourée par des milliers obus, Lucien se tortilla jusqu’aux fils barbelés, prit la pince coupante qu’il avait enfouie dans son sac et les découpa méthodiquement, un par un, jusqu’à dégager un passage suffisant pour pouvoir passer sans encombre.

Il essuya la sueur qui perlait sur son front et se faufila parmi les cadavres putrescents qui rôtissaient sous la chaleur. L’odeur était infecte, insoutenable, mais Lucien s’y était habitué depuis le temps. L’astuce était de considérer ces légions de corps épars non pas comme des hommes qui avaient vécu mais comme des bouts de viande semblables à ceux que débitaient les bouchers dans les abattoirs. Cela aidait à faire passer la pilule.

Il s’immobilisa de nouveau pour chasser la sueur sur son visage. Il faisait très chaud, l’air était irrespirable, surtout avec ces volutes de vapeur brune qui flottaient parfois au-dessus du sol. Il jeta un coup d’œil pour voir si Antoine le suivait toujours et reprit sa lente avancée à travers le no man’s land.

Il ignorait pourquoi ce faquin s’était porté volontaire pour cette mission et il n’avait aucune envie de le lui demander. Peut-être éprouvait-il quelque regret après son odieuse dénonciation de la dernière fois.

Lucien contracta sa mâchoire, une colère indécise sur le visage. Depuis ce jour-là, le capitaine l’avait assigné à tout un tas de basses besognes en guise de punition. Sans doute espérait-il le faire craquer d’une quelconque manière, mais Lucien avait tenu bon et exécuté l’ensemble de ces tâches sans regimber. Les humiliations n’y faisant rien, le capitaine l’avait envoyé faire une mission de reconnaissance. Tout le monde savait que c’était une mission suicide. Les éclaireurs revenaient rarement du no man’s land.

Lucien s’en fichait. Il était mort depuis longtemps.

Il rampa jusqu’à une butte de terre, un bras après l’autre, une jambe après l’autre, la tête barbouillée de boue séchée. Il s’y arrêta pour boire un peu de gnôle et fumer une cigarette.

Antoine le rejoignit peu après, une flamme brillante dans le regard.

« Petite pause ? »

Lucien l’ignora. Chaque bouffée de cette cigarette lui faisait un bien fou. Il aurait aimé rester là, étendu de tout son long, à attendre que la mort vienne le faucher.

Antoine cracha un jet de salive et se traîna auprès d’un cadavre pour farfouiller dans ses poches.

« Bordel, qu’est-ce que tu fiches ?

– Y’a p’têt des choses à récupérer » dit-il d’une voix traînante.

Il trouva un portefeuille ainsi qu’une montre au poignet décharné du pauvre type.

« T’es un malade, dit Lucien en buvant une nouvelle gorgée d’alcool.

– Il en a plus besoin. »

Il regarda à l’intérieur du portefeuille et empocha les quelques billets qui se trouvaient dans l’une des fentes. Lucien détourna le regard. Il jugeait cela indécent.

L’autre le rejoignit près de la butte et examina les billets avec une joie non dissimulée.

« Ça paiera les prochaines tournées.

– Parce que tu comptes t’en tirer vivant ? Dit Lucien, les yeux perdus dans l’horizon.

– Bien sûr. »

Antoine alluma une cigarette à son tour en fredonnant une chanson à la mode. Il semblait ravi d’être ici, au milieu de ce champ de mort. Lucien ignorait ce qui était pis : rester en compagnie de ce fou furieux ou courir à sa perte en allant cartographier les positions ennemies.

« Pourquoi est-ce que t’es venu ?

– J’en avais marre d’rester assis, l’cul dans la tranchée. »

Lucien le dévisagea un instant. Il semblait sérieux.

« Je te pose une dernière question. Après ça, on reprend notre route, et on sera pas obligés de se parler.

– Si tu veux.

– Pourquoi tu m’as dénoncé ? »

Antoine sourit – un grand sourire, franc et sincère :

« T’es encore en colère, hein ? Moi j’trouve que j’t’ai pas balancé. J’ai juste dit la vérité. »

Son sourire s’évanouit aussi vite qu’il était venu. Ses yeux se plissèrent, sourcils froncés. Lucien crut qu’il allait se jeter sur lui.

« Hey, regarde ça » dit-il de sa voix lasse.

Lucien hésita à se retourner, et lorsqu’il le fit, il ne comprit pas tout de suite ce que voulu lui signifier son compagnon d’infortune.

« Là » dit-il en pointant un doigt vers les collines.

Sur l’une d’elles, parmi les fumées opaques de l’incendie, figurait une grande croix comme celle sur laquelle le Christ avait été crucifié.

Et quelqu’un était attaché dessus.

Marie

La vieille garda les lèvres serrées, et le potage tomba en gros filets épais sur sa chemise de nuit. Encore.

« Ce n’est pas possible, vous le faites exprès, s’agaça Marie en essuyant les taches d’un coup de serviette.

– Je t’ai dit de souffler dessus ! C’est trop chaud ! » Couina l’autre.

Marie piocha une nouvelle cuillerée dans le bol et attendit que le potage refroidisse. Il faisait un temps splendide au-dehors. Elle aurait donné n’importe quoi pour passer sa journée à l’extérieur plutôt que de s’occuper de sa belle-mère.

« Souffle dessus ! »

Elle s’exécuta en retenant un énième soupir. Autrefois, elle avait estimé Thérèse. Elle n’avait jamais fait de différence entre elle et son autre fils, et tous deux avaient été élevés avec les mêmes règles, les mêmes devoirs, les mêmes principes. Mais depuis que Romain avait été porté disparu au front… Sa belle-mère avait changé. Elle avait périclité comme un morceau de bois dévoré par les termites, et aujourd’hui, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Thérèse n’était plus tout à fait Thérèse. Elle était devenue quelqu’un d’autre.

Marie rapprocha la cuillère. La vieille goûta le potage d’un coup de langue, puis ouvrit grand sa bouche édentée.

« Ça manque de sel » dit-elle après avoir mastiqué pendant une minute interminable.

Marie ne releva pas. Sa patience s’épuisait comme un trou dans un seau d’eau. Elle prit une nouvelle louchée de potage, attendit que cela refroidisse assez, puis présenta l’offrande à la vieille femme :

« Je veux du sel.

– Il n’y en a plus » prétendit Marie.

Thérèse écarta le bol de soupe d’un mouvement du bras et le potage s’échoua par terre, à demi renversé sur les couvertures du lit.

Une colère indescriptible s’empara de Marie. Elle brûlait d’envie de la gifler.

« Et menteuse par-dessus le marché ! Piailla Thérèse. Je veux du sel ! Dépêche-toi ! »

Marie prit une longue inspiration. Il fallait absolument qu’elle se calme ou elle risquait de faire une bêtise. Elle épongea la soupe, nettoya les lames du parquet, changea les draps puis ramassa le bol pour l’emmener dans la cuisine. Le potage bouillait toujours dans la marmite. Marie l’observa une minute avant d’éclater en sanglots.

Elle pensait à son père. Pourquoi était-il parti en premier ? Pourquoi devait-elle s’occuper seule de cette horrible vieille femme ? « Les voies du Seigneur sont impénétrables » aurait dit le père Malveaux. Quel piètre réconfort. Marie avait l’impression d’être tombée dans les limbes de l’enfer. Il n’existait qu’une solution pour la libérer de son supplice, et elle commençait à y réfléchir très sérieusement.

Il y avait de la mort aux rats dans la réserve. Il suffisait sans doute d’une pincée dans le potage pour…

Elle secoua la tête. Était-elle devenue folle ? Elle était en train de réfléchir à un meurtre !

Marie essuya ses larmes et renifla un grand coup. Tout irait bien. Il lui suffisait d’encore un peu de patience. Thérèse n’allait pas vivre éternellement.

Elle sala davantage la soupe, attendit un peu et porta un bol tiède à sa belle-mère.

Une odeur infecte flottait dans la chambre, et Thérèse souriait jusqu’aux oreilles.