4

Lucien

Ils se remirent en route lorsque vint le crépuscule, après avoir dormi quelques heures dans la chaleur étourdissante de la fin d’après-midi. On risquait moins de se faire tuer à la nuit tombée ; cela n’empêchait pas Lucien de progresser avec d’infinies précautions, se tortillant au sol comme un ver, observant qui l’horizon, qui un caillou, qui un cadavre, qui un trou d’obus pour déceler un éventuel danger. Un instant d’inattention pouvait être sanctionné par un tir de sniper, et pour la première fois depuis des éons, il avait envie de vivre, ne serait-ce que pour percer le mystère du crucifié sur la colline.

De là où ils se trouvaient, ils ne le voyaient plus. Ils avaient presque atteint les premières lignes ennemies ; encore une centaine de mètres d’effort et ils y seraient parvenus. Après ça, il leur fallait s’infiltrer dans les tranchées et remonter jusqu’aux fortifications en hauteur pour mettre au jour cette énigme.

Lucien avait tout prévu. Il avait dépouillé un cadavre de son casque et de son uniforme, et il espérait que ses rudiments en langues étrangères lui seraient suffisants pour passer inaperçu. Antoine l’avait regardé avec un rictus ironique quand il avait pillé les affaires de ce jeune soldat. Heureusement qu’il s’était abstenu de commentaire. Lucien n’était plus tout à fait certain de ses réactions.

L’incendie derrière les collines brûlait d’une rage extraordinaire et déversait des tombereaux de fumée noire. C’était beau et effrayant à la fois. Lucien avait l’impression de pénétrer tout droit en enfer.

« On y est » dit-il en s’immobilisant près d’une souche calcinée.

Encore cinquante mètres. Antoine vint se positionner sur son flanc.

« J’vois rien » murmura-t-il en plissant les yeux.

Lucien scruta à son tour les premières lignes. Elles semblaient inoccupées. Ce n’était pas étonnant, elles étaient en piteux état. Le dernier barrage d’artillerie les avait pulvérisées en miettes.

« Ils ont dû se retrancher sur les hauteurs.

– Possible. »

Lucien rampa dans une mer de boue blanchâtre et roula enfin dans la première tranchée.

Personne hormis quelques cadavres englués dans la terre. La substance gazeuse saumâtre qu’il avait vue sur le no man’s land flottait près des caillebotis. Sans doute des résidus de gaz. Lucien prit soin de les éviter.

Il remonta le long d’un goulot d’étranglement, toujours aux aguets, tandis qu’une appréhension croissante lui pesait sur l’estomac. Où étaient-ils tous ? Il ne voyait rien et n’entendait rien de particulier. Ces collines étaient emmurées dans un silence de tombe.

« Antoine » appela-t-il en observant la crête fortifiée.

Pas de réponse. Il se retourna :

« Antoine ! »

Mais Antoine n’était plus là.

Marie

La journée avait été exténuante. Marie dénoua son tablier et s’assit sur une chaise. Elle n’avait pas encore eu le temps de souffler.

Elle leva ses mains tremblantes pour les inspecter à la lumière de la lampe à pétrole. Malgré plusieurs lavages, du sang séché recouvrait toujours ses ongles. Elle les gratta de son index pour en retirer les dernières traces.

Sur invitation de monsieur le comte, les militaires avaient installé un hôpital de fortune dans les soubassements du château, et Marie s’était portée volontaire pour y soigner les blessés et les malades.

Tout était bon à prendre pourvu que ça l’éloigne de sa belle-mère, et pour une fois, elle se sentait utile. Elle faisait quelque chose de bien.

Rien n’aurait cependant pu la préparer à cette boucherie immonde. Elle se sentait triste, nauséeuse, épouvantée, révoltée. Tous ces jeunes gens mutilés qui revenaient du front… Leur vie était brisée à jamais. Qu’allaient-ils devenir ?

Et puis il y avait les malades, ceux atteint de la grippe. Il n’y avait pas grand-chose à faire pour eux. Ils succombaient tous les uns à la suite des autres. Les docteurs ne voulaient même plus les approcher. Marie trouvait cela triste. Personne ne méritait de mourir dans des conditions pareilles.

Elle s’efforça de penser à quelque chose de positif. L’image de Lucien flotta dans son esprit.

Elle ramassa ses affaires et quitta l’hôpital. En traversant la cour du château, elle s’arrêta pour contempler le ciel noir d’étoiles, et surprit quelqu’un à l’observer dans la vieille tour où demeurait le comte.

C’était un visage gris et ancien où perlait un sourire… Marie se demanda s’il ne pouvait pas s’agir du comte lui-même. On le disait rendu fou par la perte de son fils ; c’était en tout cas les ouïes-dire qui bruissaient au village.

La silhouette s’effaça de la fenêtre. Marie haussa les épaules et sortit de la cour.

Lorsqu’elle rentra à la maison, la vieille Thérèse l’alpagua du fin fond de son lit :

« Où étais-tu passée ! Glapit-elle en roulant des yeux injectés de sang.

– J’étais à l’hôpital, vous le savez très bien.

– Je t’ai dit que tu n’as pas à aller là-bas ! Tu dois t’occuper de moi !

– Figurez-vous que des personnes ont plus besoin de mon aide » répondit-elle sèchement.

Thérèse remua des lèvres muettes.

« Sale petite peste, dit-elle enfin. Apporte-moi mon dîner !

– Vous n’avez qu’à vous servir vous-même. »

La vieille femme poussa un cri d’orfraie. Furieuse, les mains tremblantes, elle la dévisageait d’un air outré.

« Vaurienne ! Bonne à rien, comme ton père !

– Taisez-vous. » Répliqua Marie en sortant de la chambre.

Elle fila dans la cuisine pour se préparer à manger. L’autre stridulait toujours :

« J’aurais préféré que tu crèves à la place de mon fils !

– Fermez-là ! »

Cela couvrit à peine les cris furieux de sa belle-mère :

« J’espère que ton Lucien va crever ! C’est tout ce que tu mérites ! Catin ! »

Marie sentit s’envoler la dernière once de patience qu’elle avait pour la vieille femme.

« Vous allez vous la fermer ! » Hurla-t-elle en attrapant le tisonnier.

Le coup partit tout seul.

Maurice

« Eh bien, monsieur Boriac, comment vous sentez-vous ?

– A dire vrai, je ne sais pas trop. »

Le docteur Mendele fronça les sourcils et posa un ongle jauni sur les feuilles qui s’étalaient devant lui.

« Vraiment ? Je vois pourtant ici que votre bilan médical est excellent ! »

Maurice n’en était pas certain. Il souffrait de migraines abominables et son cœur s’emballait parfois au moindre effort. Il jugea cependant préférable de ne rien en dire.

« Je ne sais pas. »

Mendele le considéra un instant avant de remonter ses lunettes sur son nez.

« Vous ne savez pas… C’est fâcheux. Vous sentez-vous malheureux parmi nous, monsieur Boriac ?

– Je ne crois pas, non, balbutia Maurice.

– Est-ce la solitude ? La nourriture ?

– Rien de tout cela.

– Comprenez bien que je ne puis répondre à tous vos désirs. Son Altesse Impériale m’a donné des ordres bien précis quant à la manière de vous traiter.

– Certainement. Je ne vous en veux pas. »

Le docteur soupira et s’enfonça dans sa chaise. Le bois craqua dans une plainte sinistre.

« Croyez-moi, monsieur Boriac, je suis désolé. J’aimerais tellement vous assurer le même confort qu’à mes autres patients. »

Maurice ne répondit rien. Il savourait cette rencontre comme rarement il n’avait apprécié une conversation au cours de sa vie. Ce brave docteur Mendele était le premier individu avec qui il parlait depuis le début de sa détention ; un événement banal mais néanmoins extraordinaire pour un mondain coupé de l’extérieur.

« Je ne sortirai jamais, n’est-ce pas ? »

Le docteur prit une expression navrée :

« Hélas non.

– Pourrais-je lire ?

– Non plus. Son Altesse Impériale me l’a expressément interdit.

– Je vois. Et écrire ?

– Je ne peux pas, monsieur Boriac. »

Maurice sentit quelque chose céder en lui, comme un barrage croulant sous une eau puissante et indomptable. Son besoin d’écrire qu’il avait jusque-là enfoui dans les tréfonds de son âme surgit, irrésistible et impétueux, et fendit son esprit morcelé tel un brise-glace se frayant un passage à travers un glacier. Ses jambes semblèrent se liquéfier sous son corps et il se retrouva genoux à terre, pleurnichant à chaudes larmes :

« Pitié docteur ! Laissez-moi écrire… Un peu… Un tout petit peu ! Laissez-moi écrire ! Laissez-moi écrire !

– Je ne peux pas ! Dit Mendele en prenant le soin de détacher toutes ses syllabes.

– S’il-vous-plaît, coassa Maurice. S’il-vous-plaît docteur… Je ne puis vivre sans écrire… Pitié… Pitié…

– C’est impossible. Je suis désolé, monsieur Boriac. Relevez-vous maintenant et cessez vos pitreries. »

Maurice Boriac – le plus grand écrivain de cette fin de siècle, de tous les temps, même ! – n’en fit rien et demeura assit sur le sol crasseux, frappant doucement sa tête contre le bord du bureau en acajou. Il sanglotait à n’en pas finir. Il fallait qu’il écrive. Il allait mourir s’il n’écrivait pas.

« Notre entretien est terminé. Soyez sage et restez ici deux minutes, le temps que j’aille chercher un surveillant. »

Mendele l’observa un court instant avant de quitter la pièce, le dos arqué par le poids des âges et de son impuissance face à la détresse de ses patients.

Maurice geignait comme un enfant, les yeux grands ouverts, la bouche déformée d’une horrible grimace. Son nez coulait d’une morve blanchâtre et de la bave lui pendait aux coins des lèvres. Il fallait qu’il écrive, et puisqu’il ne pouvait écrire, autant mourir tout de suite. A quoi bon vivre comme cela durant encore… quoi ? Cinq, dix ans ? Le suicide lui apparaissait comme une formidable opportunité en ces temps où l’espoir avait été broyé par le char de la dictature. Il se releva doucement, les jambes vacillantes, et parcourut la pièce du regard à la recherche d’un instrument pour s’envoyer quelque part où la vie serait forcément meilleure.

C’est là qu’il les vit.

Une joie immense déferla dans ses veines. Ses entrailles pétillaient d’un feu d’artifice éclatant alors qu’une étincelle de courage se ranimait dans son cerveau malade.

Une bouteille d’encre, une plume et des feuilles.

Une bouteille d’encre… une plume… et des feuilles.

« Le Ciel soit loué ! Murmura Maurice. Mon Dieu, soyez remercié… Soyez remercié ! »

Et, sans même prendre le temps de réfléchir à ce qu’il faisait, il fourra les précieuses trouvailles dans ses sous-vêtements.

Qu’on essaie de les lui prendre !