5

Marie

La flamme de la lampe vacillait dans son écrin de verre. Marie détourna le regard et poussa un soupir plaintif.

Des ombres épaisses se pressaient de chaque côté du lit pour l’étouffer de leur sombreur abyssale. Elle avait l’impression de manquer d’air, de suffoquer dans la chaleur de cette chambre étriquée où des monstres se tapissaient dans les recoins obscurs de la pièce.

Des visages blafards l’observaient dans la pénombre, rieurs. Marie ferma deux yeux rendus brûlants par la fièvre. Elle n’avait plus la force de les chasser par le geste ou la parole.

Faites que cela s’arrête. Pitié, faites que cela s’arrête.

Elle rouvrit les yeux. Ils étaient toujours là, presque au-dessus du lit. Un gémissement s’échappa de ses lèvres pâles.

Un rayon de lune trouait la fenêtre pour s’échouer sur le parquet. Elle se raccrocha à cette lumière autant qu’elle le put. Las, c’était peine perdue.

Elle s’en doutait bien. Elle était en train de mourir. Comme tous les autres.

Le village entier agonisait ce soir, seul et oublié de tous, dévasté par la maladie et le désespoir.

Marie soupira. Elle était terrifiée, elle ne voulait pas mourir. Sa main se crispa sur ses couvertures. Elle murmura une nouvelle plainte et prit une longue inspiration. Sa gorge lui faisait mal. Elle était desséchée.

« Lucien » dit-elle en regardant la porte de sa chambre.

Il était là. Il était revenu. Comme il était beau dans son uniforme ! Ses grands yeux tristes ruisselaient de larmes amères. Il ôta son képi et fit le tour du lit pour déposer un baiser sur son front enfiévré.

« Je suis là, dit-il en prenant sa main.

– Je t’ai attendu.

– Je sais. »

La chambre vacilla dans les ténèbres. Marie dut s’évanouir car, lorsqu’elle revint à elle, Lucien avait disparu. A la place, de l’autre côté du lit, se tenait assise sa belle-mère, son bras droit noué dans un bandage.

La vieille femme ne disait rien. Son visage gris et ridé, balayé par les scintillements de la lampe, exprimait une satisfaction profonde.

« Où est Lucien ? » Dit Marie après ce qui lui parut être une éternité.

Sa belle-mère ne répondit pas. Elle se renfonça contre le dossier de sa chaise. Le bois hulula un long grincement.

« Où est Lucien ? » Répéta Marie.

Ses tempes pulsaient d’un sang bouillant. Son corps entier brûlait d’un feu insatiable ; elle se consumait de l’intérieur.

« Où… est… Lucien ! »

Marie empoigna les couvertures pour les rejeter sur le côté. Elle avait chaud, elle avait froid, elle était mal.

Faites que cela s’arrête.

Son cœur bondit tout à coup dans sa poitrine. Marie écarquilla les yeux, un râle au fond de la gorge, la respiration coupée. Sa tête s’affaissa doucement sur son oreiller.

La vieille femme se pencha au-dessus du lit et rit d’une voix stridente.

Lucien

« Salopard de traître » murmura Lucien en serrant les dents.

Il abandonna tout espoir de voir reparaître Antoine et poursuivit son ascension de la colline avec une prudence redoublée. Il croyait apercevoir des lueurs là-haut dans les fortins. Les sentinelles adverses ne manqueraient pas de donner l’alerte si elles l’apercevaient en contrebas.

A demi-accroupi, Lucien se fraya un passage dans les tranchées et les boyaux rasés par les barrages d’artillerie successifs. Plus il se rapprochait du sommet et plus les cadavres semblaient nombreux. Il ne put s’empêcher de sourire ; leurs canons avaient fait un massacre.

Il s’immobilisa en sortant d’un boyau.

La ligne des fortins n’était plus qu’à une cinquantaine de mètres. Un soldat ennemi montait la garde, fusil sur l’épaule. Lucien attendit qu’il se détourne pour rouler dans le passage et remonter avec précaution.

S’il ne se méprenait pas, le crucifié devait se trouver plus loin, vers la gauche. Lucien se demandait s’il y avait vraiment quelqu’un cloué sur cette croix… Etaient-ils devenus fous au point de s’avilir à ce genre de tortures barbares ? Et qui cela pouvait-il être ? Un prisonnier ? Se pouvait-il qu’il s’agisse d’Hermant ? Lucien avait peine à croire à cette horreur insensée.

Centimètres par centimètres, Lucien contourna le fortin en rampant dans la terre cendreuse et localisa la fameuse colline, la plus élevée d’entre toutes. Déjà il croyait apercevoir le sommet de la grande croix de bois ; encore un dernier goulot d’étranglement, une dernière butte de terre, et il aurait le fin mot de cette histoire.

Il s’approcha de la première ligne et coula un regard dans la tranchée. Personne ne le remarqua. Tout le monde dormait, hormis la sentinelle qui allait et venait d’un pas raide et mécanique.

Lucien se laissa tomber sans un bruit et tâcha dès lors d’adopter un comportement normal. L’uniforme ennemi ferait illusion, et en cas de problème, il lui suffirait de faire semblant de soulager une envie pressante pour qu’on le laisse tranquille. En silence, sans hâte, il rejoignit le goulot et s’enfonça dans la nuit.

A peine venait-il de faire quelques mètres qu’une main se posa sur son épaule.

Lucien se retourna. C’était la sentinelle.

Et l’homme n’avait pas de visage.

Lucien mugit un cri d’épouvante en se libérant de son étreinte. Il enfonça sa baïonnette dans le corps de l’apparition, lui asséna un deuxième coup, puis un troisième, puis un quatrième, labourant son corps de trous sanglants jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une masse de chairs informes.

Il s’arrêta et recula, tremblant d’horreur, les yeux voilés d’une sueur âcre. Il la balaya d’un revers de main et contempla le cadavre décharné.

Il n’était plus là.

Lucien battit des paupières. Non, il n’était vraiment plus là. Une terreur insidieuse s’infiltra dans les interstices de sa raison chancelante. Il battit retraite vers la tranchée et jeta un coup d’œil aux alentours.

Des cadavres, partout.

Il réprima un cri rauque et se lança dans une course folle vers la colline au crucifié, hors d’haleine, épuisé, trébuchant plusieurs fois pour se relever d’un pas lourd et gauche. Enfin, il y parvint.

Lucien ôta son casque et le laissa tomber.

Devant lui s’étendait un paysage infernal. La terre rougeoyait des incendies monstrueux qui ravageait ses entrailles, et des trous disparates, gigantesques, laissaient s’échapper une fumée noire mêlée de fumeroles brunâtres.

Un arbre solitaire à la cime décapitée gisait sur le faîte de la colline.

Le crucifié avait disparu lui aussi.

Lucien se passa une main dans les cheveux, prit une cigarette, l’alluma, puis s’assit.

Maurice

« Vous ne me les prendrez pas… Oh non… Oh que non… »

Réfugié dans un coin de sa cellule, Maurice caressait la bouteille d’encre avec une infinie douceur, les yeux luisants d’un bonheur écarlate. Tout s’était bien passé. Le surveillant qui l’avait raccompagné dans sa geôle ne s’était douté de rien. Cet imbécile n’avait rien vu !

Pris d’une frénésie créatrice, Maurice Boriac avait écrit toute la nuit sous le clair de lune pour ne s’arrêter enfin qu’au petit matin, la main engourdie et la tête ruinée sous l’effet d’une redoutable migraine. Son nez saignait et il s’était formé une croûte de sang noirâtre autour de ses narines. Il tremblait d’extase ; son pénis en érection témoignait de toute la jouissance qu’il avait prise à raconter les mille et un récits épouvantables qui lui étaient venus en tête le soir précédent, des histoires de villages dévastés par la peste, de soldats rendus fous par la guerre, de femmes volages pour tromper l’ennui en arrière-campagne. C’était un travail admirable. Un travail d’orfèvre ! Le meilleur recueil de nouvelles qu’il ait jamais écrit.

Fait attention. Ils vont venir te prendre tes histoires. Ils vont te les voler !

« Tais-toi ! Rugit Maurice. Tu mens ! »

J’ai raison, et tu le sais. Ecoute-moi… Tu ne peux pas les laisser faire. Tu ne dois pas les laisser faire.

Il avait raison. Sur ce point, il avait raison. Il ne pouvait pas les laisser lui voler ses écrits. Il en mourrait.

« Je ne peux pas les cacher, gémit-il. Il n’y a nulle part où les cacher ! »

Il ne répondit pas.

« Grand Dieu, qu’est-ce que je peux faire ? Dis-le-moi ! »

Rien que le silence. Maurice se leva d’un bond et frappa du poing le mur de brique, aussi désespéré que furieux :

« Je ne peux pas ! Tu m’entends ? Je ne peux pas les cacher ! Cette pièce est aussi vide que… que… »

Je connais un moyen…

« Ah oui ? Tressauta Maurice. Dis-le-moi ! Dis-le ! »

Ça risque de te faire mal…

« Ah ! Ricana l’autre. Je m’en fiche comme d’une guigne ! Allez, parle ! »

Ils ne les trouveront jamais s’ils sont… en toi.

Maurice esquissa une moue dubitative et allait demander ce qu’il entendait par-là, quand un éclair d’illumination le frappa dans un roulement de tonnerre.

Il avait raison, bien sûr ! Ces suppôts du diable ne les trouveraient jamais ici, cachés dans les méandres de son corps, à l’abri des censeurs et des regards indiscrets ! C’était la seule et unique solution. Sa geôle ne recélait aucun endroit où les dissimuler, pas une pierre, pas un trou, pas une fissure, et il ne pouvait se risquer à les mettre sous sa paillasse : un emplacement trop prévisible que ses bourreaux ne manqueraient pas de fouiller en cas d’inspection.

Il fallait faire vite. Ils pouvaient revenir à tout instant.

Maurice chiffonna la première feuille et l’avala goulument, prenant bien soin de ne pas la mâcher, et la sentit descendre le long de sa trachée pour atterrir dans son estomac. Ce ne fut guère agréable, et Boriac redouta soudain qu’il ne pourrait toutes les manger.

Mu par la force du désespoir, il avala avec difficulté les feuilles suivantes et, lorsque vint l’avant-dernière, il sut déjà qu’il n’en pouvait plus, qu’il était allé au-delà du raisonnable. Il respirait bruyamment, il était sur le point de s’étouffer. Sa vue se colora de points noirs et ses jambes vacillèrent sous son poids. Maurice froissa la dernière feuille, l’apothéose de son martyr, l’ultime œuvre de sa vie grandiose, et l’enfonça jusqu’au fond de son gosier avec deux doigts. Il expira peu après, superbe, sur le sol mangé par la vermine.

Oui… Ses écrits étaient maintenant bien cachés.

Ils ne les trouveraient jamais.

Jamais.