Ça n’a pas beaucoup posté au mois de novembre (et ça ne va sans doute pas beaucoup poster au mois de décembre, fin du monde fin d’année oblige). La faute, entre autre, au rythme de galérien que je me suis imposé pour terminer Lia avant que les gilets jaunes ne saccagent l’ensemble du royaume de France.

Les plus curieux d’entre vous s’écrieront “Bon dieu Alexandre, mais quoi qu’est-ce, Lia !” et je vous répondrai : “mes enfants, il s’agit de mon dernier bouquin“.

*Applaudissements polis* Oui, merci, merci.

Avant d’aller plus loin, je vous pose le pitch pour que vous puissiez suivre un minimum :

Dans un monde en perte de repères où la promesse de lendemains meilleurs est devenue caduque, deux adolescentes de 17 ans prennent la fuite après avoir commis l’irréparable.

Parmi elles, Lia, une jeune fille un peu bizarre, solitaire, aussi insouciante de la vie que de son prochain. Lia se fiche de tout. Lia ne répond de rien. Elle s’obstine à brûler son existence sur les chemins de la damnation.

Livrées à la solitude, au dénuement et à une colère insatiable, elles parcourent désormais le pays en quête d’espoir et de réponses. Mais comment donner du sens aux choses qui n’en ont pas ? Comment trouver la rédemption lorsque l’on s’est condamné à la nuit ? Lia n’en veut pas et préfère errer sur une route qui semble s’étirer à l’infini…

Fantastiquement génial, n’est-ce pas ? Peut-être que je parlerai davantage de Lia plus tard. En attendant, abordons le cœur du problème, celui qui m’a hanté jours et nuits pendant que j’écrivais comme un gueux : que faire quand on ne peut pas blairer son protagoniste ?

Ah c’est pas banal, ça, de pas piffer son personnage principal !

Non, en effet, ce n’est pas banal, et c’est même la première fois que ce truc m’arrive ; à dire vrai ça m’est tombé dessus comme une vieille chtouille qui vous prendrait un matin au dépourvu, vous savez, quand vous vous extirpez de votre lit pour aller pisser. Eh ben là c’est pareil. Ce qui s’annonçait comme une belle journée ensoleillée devient vite un enfer de tous les diables.

La plupart du temps, quand j’écris un truc, je m’arrange toujours pour disposer de personnages cool, a minima qui ne me dérangent pas, et j’imagine que vous faites la même chose de votre côté si vous vous essayez à la littérature. Si l’un des personnages devient chiant ou n’a plus grand intérêt, paf, on fait une George Martin et le malheureux crève dans d’atroces souffrances (ou pas si vous vous sentez d’humeur magnanime, on peut se contenter de l’handicaper à vie). Hop, l’affaire est réglée, on passe à autre chose, et si possible à un personnage plus intéressant que l’espèce de loque que vous aviez dans les mains.

Bon, d’accord, mais que faire si c’est notre protagoniste qui est chiant comme la pluie ? Que faire si c’est notre personnage principal qu’on ne peut pas blairer ? On rigole moins tout de suite, hein ?

C’est exactement ce qui m’est arrivé quand j’ai entamé Lia. Au début, tout allait bien, on filait le parfait idylle. Et puis, au bout de quelques pages, je me suis aperçu que la narratrice était quand même sacrément relou (à défaut d’un autre mot), l’adolescente drama queen typique qui me sort par les yeux. Et là j’ai vite déchanté, comme un lendemain de cuite. Bon sang, dans quelle merde m’étais-je fourré ? Est-ce que j’allais réussir à boucler mon livre malgré cette petite pleureuse pénible ? Déjà que je ne suis pas un foudre de guerre pour écrire au kilomètre, si en plus je me traîne un boulet au pied…

Je sais, je vend très mal mon truc – dit comme ça, on pourrait croire que j’ai pelleté de la merde avec Lia et que j’ai accouché d’une oeuvre immonde, le genre de bouquin qu’on fuit comme la peste quand on le rencontre sur l’étagère d’une librairie. Néanmoins, je crois que je m’en suis pas trop mal sorti vu les circonstances…

Solution n°1 : Buter son personnage

La solution la plus radicale. Plutôt que de s’emmerder trois plombes avec un affreux individu, on peut se la jouer Psychose : on liquide son protagoniste, puis on écrit un petit retournement de situation pas piqué des hannetons où un nouveau personnage prend le relais, et si possible un personnage qui transpire la classe par tous les trous. Notre bouquin est sauvé, alléluia mes frères.

  • Avantage : on se libère d’un poids terrible et on repart du bon pied. Et puis, même si le procédé commence à être éculé (et pas enculé, je vous vois venir), ça surprend toujours un peu le lecteur de voir le protagoniste crever comme une merde au détour de la page 32, ça vous fait jouer avec l’horizon d’attente, toussa toussa.
  • Désavantage : comme je le disais, c’est une méthode qui devient hélas un peu trop classique, genre l’auteur qui n’a pas trop d’idées et qui préfère évacuer le malotrus comme un étron dans un WC plutôt que de se creuser la tête deux minutes. Cela dit, ça dépend de comment tout ça est amené.

Bien que l’image d’illustration laisse penser le contraire, ce n’est pas la solution que j’ai retenue, j’ai composé bon gré mal gré avec ma petite chialeuse. Après tout, je lui ai donné naissance, à moi d’assumer maintenant.

On ne choisit pas toujours ses personnages.

Solution n°2 : J’efface tout et je recommence

Ça fait trente pages que vous usez vos tripes avec ce bouquin de merde et vous n’arrivez à rien avec Charley, votre pompier unijambiste tourmenté par la perte de sa famille dans un incendie criminel vengeur. Plutôt que de suer des litres de sang pendant les six mois prochains, vous décidez de tout jeter aux orties et de recommencer à zéro. Ça aussi, c’est radical. Et même brutal.

  • Avantage : quelle libération ! Plus besoin de rester assis le cul vissé sur sa chaise pendant des heures à se demander quoi faire, vous pouvez repartir avec un nouveau personnage, voire avec une nouvelle histoire, l’esprit léger et serein.
  • Désavantage : ça fait quand même chier de jeter tout votre boulot au feu. Ça fait d’autant plus chier quand on s’est déjà enquillé un certain nombre de pages.

Vous l’avez certainement deviné, ce n’est pas la solution que j’ai retenue, sinon quoi je ne vous aurai pas parlé de ma chieuse de narratrice.

Solution n°3 : Effacer son protagoniste derrière un nouveau personnage

Puisqu’on ne veut (ou ne peut) pas bousiller cette saleté ambulante qui nous fait sécher des heures devant notre feuille de papier, on peut trouver une autre solution, comme par exemple introduire un personnage cool et en faire progressivement le nouveau protagoniste. Jean-Louis, le héros fade de votre roman, facteur de son état, pourrait ainsi rencontrer Marjolaine lors de sa tournée quotidienne, une artiste-peintre déjantée qui fabrique des pinceaux avec les poils de son pubis. Et hop, le récit glisserait progressivement vers Marjolaine et son monde féerique…

  • Avantage : ça peut être l’occasion de développer un personnage bien trempé, du genre qui laisse son empreinte sur les lecteurs et fait rêver les ménagères. L’ancien protagoniste devient dès lors un pauvre faire-valoir qui s’efface progressivement devant l’aura extraordinaire de votre nouveau héros. Par-dessus le marché, c’est quand même plus original que de tuer bêtement votre petit salopard de papier.
  • Désavantage : procédé sans doute pas facile à mettre en oeuvre. Le nouveau type ne doit pas venir de nulle part, autrement quoi ça fera super artificiel. Idem pour la transition vers le nouveau protagoniste : le faire de façon abrupte pourrait bousiller le récit. Encore une fois, ça dépend de comment c’est amené, mais ces deux points sont critiques.

Ce n’est toujours pas la solution que j’ai retenue. Ma narratrice fonctionne en tandem avec Lia – quelque part, ça a aidé à passer la pilule. L’une est l’inverse de l’autre, mais à bien des égards, les deux ne font qu’une. Difficile dans ces conditions de faire émerger la première plutôt que l’autre.

Solution n°4 : Faire évoluer la personnalité de son protagoniste

Plutôt que de s’emmerder avec un personnage à la personnalité merdique, on peut toujours faire évoluer le comportement dudit personnage selon ses propres goûts. Pour ce faire, il faut sortir son protagoniste de son train-train quotidien. Un événement bénéfique ou traumatisant pourrait briser ou raffermir sa volonté ; le fait de côtoyer un personnage charismatique pourrait également l’amener à voir la vie autrement.

  • Avantage : ça peut produire une belle évolution de personnage, du genre de celles qu’aiment bien les scénaristes américains, avec un incroyable climax débouchant sur une révélation personnelle bouleversante. Vous n’arrivez à rien avec Michel, votre gentil père de famille trop faiblard pour se rebeller contre la société toxique qui l’entoure ? Une dépression et quelques séances de psychanalyse plus loin, vous pourriez en faire un véritable Terminator de la justice sociale, du genre qui aide les grabataires à traverser au passage piéton et interpelle les propriétaires de clébards pour leur faire remarquer un étron laissé sur le trottoir.
  • Désavantage : vous avez intérêt à ne pas faire n’importe quoi avec les embûches semées sur le chemin de Michel. Trop de problèmes, et Michel se suicidera immanquablement dans sa salle de bain en écoutant Evanescence. Pas assez, et Michel ne changera pas. Vous l’aurez compris, il s’agit de positionner le curseur au bon endroit, autrement quoi le récit paraîtra, une fois encore, totalement artificiel.

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas cette solution que j’ai choisie non plus. Même si la personnalité de ma narratrice se modifie un peu au contact de Lia et des différentes péripéties qu’elles enquillent, elle reste au fond une sale drama queen.

Solution n°5 : Justifier le comportement de son personnage

D’accord, Paula est loin d’être le personnage dont vous rêviez. Cette grand-mère portugaise de 80 ans vous horripile de ouf avec ses remarques acerbes sur les djeuns, et puis ça vous insupporte de la voir scotchée à sa fenêtre toute la journée pour observer ses voisins. Oui, mais peut-être que Paula cache un lourd secret. Peut-être qu’il y a quelques années, des cailleras de la cité se sont introduit chez elle pour lui piquer sa recette de bacalhau au poivre et qu’elle en a conservé un souvenir cuisant.

Vous avez saisi, expliquer l’origine du comportement d’un personnage vous aidera peut-être à mieux faire passer la purée. Ce n’est plus un personnage chiant et pénible que vous vous coltinez : c’est un personnage chiant et pénible, mais qui a d’excellentes raisons d’être comme il est.

  • Avantage : on est tout de suite un peu plus tendre avec son protagoniste. Il a souffert, et les blessures qu’il a encaissées l’ont rendu aigri. C’est la vie, ça arrive. Peut-être qu’inventer une justification pour votre protagoniste vous aidera à mieux le supporter et à boucler votre roman sans fioritures. A noter que ce n’est pas incompatible avec la solution n°4, si jamais vous aviez envie d’aller plus loin.
  • Désavantage : il n’y en a pas vraiment, hormis que la justification doit être crédible, ni beaucoup, ni trop peu, curseur au bon endroit, etc.

Si j’ai de bonnes justifications pour Lia, je n’en ai pas franchement donné à ma narratrice. Elle reste chiante au possible. Oui, je suis un peu con.

Solution n°6 : Introduire de nouvelles qualités chez son protagoniste

Christiano vous insupporte depuis le début, et encore, le mot est faible. Il est menteur, voleur et en plus c’est un putain de grossier personnage – bref, ce type n’a rien pour lui. Plutôt que de vous traîner une ignoble petite frappe désabusée par la vie, pourquoi ne pas introduire chez lui de vraies qualités pour compenser son caractère pourrave ? La vie n’est pas blanche ou noire, c’est un dénivelé de gris. Alors ok, Christiano est une merde, mais Christiano est aussi un gentleman obstiné qui adore aider les jeunes femmes en difficulté. C’est d’ailleurs ce qui le perdra à la toute fin de votre roman, lorsqu’il se prendra une balle de kalach’ à la place de Bianca sur le parvis de l’église de San Romano di la Puerte.

  • Avantage : ok, votre personnage est chiant et vous ne l’aimez pas, mais l’introduction de qualités que vous appréciez réussira peut-être à vous le rendre sympathique, sinon tolérable, en plus de contrebalancer ses affreux défauts. Autre point bonus, cette solution est tout à fait compatible avec la 5 et la 4. On peut même envisager ces procédés comme des prolongements.
  • Désavantage : à l’exemple de la solution n°5, le seul point critique réside dans la crédibilité des qualités introduites chez le protagoniste. Christiano ne peut pas être voleur, menteur et honnête avec les gens, ce serait complètement con. A vous de bien choisir les traits de personnalité que vous souhaitez développer en supplément.

Attendez que je réfléchisse deux minutes… Hmm, non, ma narratrice n’a pas bénéficié de qualités supplémentaires. Elle m’aura pourri la vie jusqu’au bout.

Solution n°7 : Supporter son connard de personnage

Eh ben ouais m’sieurs dames, c’est une solution comme une autre : supporter son odieux protagoniste jusqu’au bout, sans le tuer ni le faire changer de façon abrupte. Et je vais vous dire, c’est même un petit défi d’écriture qu’on peut s’imposer pour nous repousser dans nos retranchements.

Yes, bien vu. C’est cette solution que j’ai choisie.

Je ne savais pas où je mettais les pieds avant de commencer à écrire Lia. Enfin, si, plus ou moins, parce que c’était un rêve à l’origine et que j’en tenais vaguement les tenants et les aboutissants ; je savais que ce serait deux jeunes filles et qu’elles partiraient dans un espèce de road-trip à la Thelma et Louise, mais c’est tout. Je n’avais aucune idée de qui elles seraient et de comment elles se comporteraient avant de les avoir en face de moi.

Au bout de quelques pages, je n’ai pas tardé à détester ma narratrice, bien loin des personnages que j’affectionne d’ordinaire dans mes lectures ou mes récits. Ce n’est pas qu’elle est chiante au sens propre du terme. C’est une jeune fille paumée de 17 balais, peu sûre d’elle, les sentiments en ébullition, incapable de prendre une décision et tourmentée par sa relation bizarroïde avec Lia. Et je crois que le pire dans tout ça, c’est qu’elle aime se plaindre dans des envolées lyriques à se frapper la tête à grands coups de facepalm.

Je me suis donc retrouvée avec deux adolescentes, deux adulescentes en vérité, la première perdue dans sa tête et l’autre qui passe son temps à faire n’importe quoi. Je me suis senti comme un parent désarçonné par la dure réalité de la vie, et ce qui était au départ une balade onirique sympa s’est transformée en gageure : mettre le curseur des sentiments et des réactions au bon endroit, écrire comme le ferait ma narratrice paumée, et surtout éviter d’être sarcastique.

Chers amis, c’était putain de difficile. Mais c’était aussi très intéressant, et je ne regrette pas d’avoir supporté ma narratrice jusqu’à la fin. Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas blairer son protagoniste que le personnage est naze : au contraire, ça peut nous faire un bel individu torturé. De même, on peut avoir l’impression d’écrire de la merde de bout en bout, alors qu’au final, ce n’est pas si mauvais que ça (je vais éviter de dire que c’est même très bon, je laisse ma femme en juger). Sans compter le défi d’écriture que ça peut représenter, s’immerger dans la tête d’une adolescente à fleur de peau et essayer de se comporter comme telle ; je parle ici de la célèbre schizophrénie de l’écrivain, parce qu’on est tous un peu cinglés à dialoguer comme ça dans notre tête.

En clair, ce n’est pas parce que c’est difficile qu’on doit abandonner. Au contraire j’ai envie de dire, il faut continuer.

On est pas des pisse-menu que diable. Pas vrai ?