« Qu’est-ce que nous avons cette fois-ci ?

L’auteur-légiste souleva la couverture, puis griffonna sur un bloc-note, prenant son temps pour répondre. Il marmonna quelque chose puis commenta paresseusement :

– Page de texte, de quelques jours à peine. Visiblement décédée par inattention des lecteurs.

– Quelle horreur, balbutiez-vous en contemplant la page d’une blancheur effroyable, signe visible qu’elle est bien morte.

– Oh, je vois que vous n’avez pas l’habitude de ce genre de choses, répondit l’auteur-légiste dans un sourire. Oui, c’est abominable, une page à peine née et ayant dépéri car délaissée dans son coin. Cela dit, je pourrais vous citer des centaines de milliers d’autres cas comme ça.

– Les lecteurs n’ont donc aucune considération ? C’est un véritable massacre, laisser autant d’histoires abandonnées ! Pourtant, elles ne demandent qu’à vivre. Non, je ne comprends vraiment pas, protestez-vous énergiquement.

– Il n’y a pas besoin de comprendre, répliqua l’auteur-légiste. En fait, ça ne s’explique même pas : c’est ainsi. Certaines histoires vivent des siècles, célébrités dont les noms résonnent à travers le temps d’un ton glorieux. D’autres ne font même pas quelques jours. Comme… Notre cadavre, ici.

– Ceux qui laissent crever les contes devraient aller en taule, marmonnez-vous avec lassitude.

– Bon, bon… Si je vous ai fait amener ici, c’est pour que vous identifiiez le cadavre. Attention, je sais que ça peut choquer. Si vous n’êtes pas prêt, vous avez tout votre temps.

– Finissons-en.

L’auteur-légiste souleva d’un coup la couverture recouvrant la page blanche. Elle était plutôt jolie ; ses caractères noirs finement tracés soulignaient la beauté de son physique. Les paragraphes clos, elle semblait reposer en paix.

– Alors ? Vous la connaissez ?

– Je… Je ne sais pas, finissez-vous par répondre. J’ai connu tellement de pages de ce genre.

– Enfin quoi, elle est quand même particulière, cette page ! Il suffit de lire entre les lignes pour s’apercevoir que ce qu’elle nous raconte est plutôt original.

– Je lis, je le vois bien, tout comme vous. C’est vrai que c’est particulier. Mais comme je viens de le dire, j’ai connu beaucoup d’autres pages comme ça.

– Et ?

– Et je ne puis me prononcer avec précision, achevez-vous dans un haussement d’épaule.

– Si vous le dites… Donc, vous ne la connaissez sûrement pas. Une histoire de ce genre vous aurait laissé un souvenir impérissable. Enfin bref.

– Je peux savoir comment elle est morte, au juste ?

 

 

 

– Rupture de paragraphe, répondit l’auteur-légiste.

– Aïe ! Ce genre de dommages à la typographie ne pardonne pas. C’est aussi grave qu’une rupture d’anévrisme pour nous.

– Eh oui, effectivement. La malheureuse est morte sur le coup. D’ailleurs, cette rupture a coupé son pauvre petit corps en deux. Regardez les deux troncs, comme ils se distinguent nettement.

– Je ne fais pas de médirature, mais je vous fais confiance, si vous le dites.

– En plus, sa rupture de paragraphe est intervenu en plein dialogue, regardez, ici, fit l’auteur-légiste en pointant son doigt.

– C’est un organe essentiel non ?

– Essentiel, oui et non : une histoire peut s’en passer. Mais pour l’organisme de celle-ci, oui c’était vital. C’est un fait.

– Tiens ! C’est curieux. Regardez : notre conversation est sur la page ! Vous exclamez-vous avec étonnement.

– Ah. Vous n’aviez pas encore remarqué ? Bien sûr que nous y sommes. Nous ne serions pas là à discuter sinon.

– Je… Mais alors ! Je ne suis qu’un simple personne dans cette page ! Et l’histoire va se terminer d’ici quelques secondes à ce que je vois ! Mais c’est horrible !

– Oh, vous savez mon cher lecteur : nous sommes tous les personnages de quelque chose », acheva l’auteur-légiste en recouvrant la page.