C’est à l’âge de douze ans que Carmen eut une sorte de révélation. Allongée dans son lit, elle désespérait de trouver un jour le sommeil, fixant avec angoisse la pendule qui baignait dans le clair de lune. Les minutes puis les heures s’envolèrent ; rejetant ses couvertures, Carmen s’aperçut qu’elle suait à grosses gouttes, la surcharge pondérale dont elle était affligée y étant certainement pour quelque chose.

Et puis, soudain, elle le vit. Le Christ en personne était venu s’asseoir à son chevet, revêtu de son linceul blanc et de son auréole immaculée. Soufflée, Carmen demeura pétrifiée devant ce véritable miracle. Serrant le petit crucifix qui pendait le long de sa poitrine, elle vit Jésus lui adresser un clin d’œil malicieux ; puis le fils de Dieu se lança dans une diatribe enflammée, l’exhortant à vivre pieusement et loin du péché, alors peut-être deviendrait-elle sa compagne une fois qu’elle sera passée vers l’autre monde, et ce, pour l’éternité. Carmen frémit de plaisir à ces mots : elle, dont tous les garçons se moquaient, la petite amie de Jésus ! Une fois son discours achevé, le divin personnage s’évanouit dans une pluie de paillettes, non sans avoir au préalable embrassé généreusement la jeune fille.

A la suite de cette vision spectaculaire, Carmen devint une fervente chrétienne. A la plus grande joie de sa mère, qui essayait désespérément de lui donner goût au catholicisme, la fillette se mit à faire consciencieusement ses prières tous les soirs et à assister assidûment aux messes données par la paroisse. La communion ne fit que renforcer sa foi, et la confirmation s’avéra en être l’apothéose. Carmen transpirait littéralement Dieu par tous les pores de sa peau. Fière d’elle, sa mère ne manquait pas de vanter la sainteté de sa fille lors de ses réunions de thé bigotes avec les vieilles dames de la paroisse, leur arrachant des cris d’admiration. Puis, trempant un spéculoos dur comme la pierre dans leur café brûlant, elles se mettaient à piailler joyeusement sur les frasques sexuelles de madame Ménard avec Gérard Borda, le jardinier municipal, ou sur cette pimbêche de Thérèse Carelli dont le monde ne semblait graviter qu’autour de sa petite personne.

Carmen se faisait une toute autre idée de la sainteté. Taraudée par un désir sexuel naissant, elle s’entortillait le soir son crucifix autour du cou et s’étranglait ainsi jusqu’à souffler un pieux orgasme, la main agitée de soubresauts en-dessous de son nombril. Le cerveau privé d’oxygène, elle plongeait dans un monde dément où Jésus, nu, la soumettait à d’innommables perversités. Carmen y consentait bien volontiers et, plus encore, en demandait toujours plus. Plus d’une fois elle faillit mourir asphyxiée, son chapelet serré autour de la gorge, suffocant d’une douleur délicieuse. Et lorsque venait le jour, trempée d’une abondante sueur, elle enfilait en hâte un pull informe au col long pour dissimuler les traces de son extase.

Une série d’événements malheureux perdirent Carmen sur les sentiers de l’apostasie. Le premier survint au bal du lycée, où le garçon qui devait être son cavalier l’humilia en public, une énième mesquinerie qui plongea la jeune gemme dans le désarroi le plus total et lui rappela douloureusement une vieille histoire d’un écrivain de fantastique américain. La deuxième fut son échec retentissant au baccalauréat : elle qui avait tant travaillé, comment justifiait-elle ces notes misérables ? Ce fut finalement la mort de sa mère, trois mois plus tard, qui la précipité dans les abysses de l’hérésie. Le message était clair : Dieu l’avait abandonné et sans doute Jésus avait-il choisi une autre fille plus jolie pour la remplacer. Accueillie chez une vieille tante sourde et paralysée par l’arthrite, elle déambula dans sa chambre de longs jours durant, les yeux rougis par des torrents de larmes et hurlant à s’en déchirer les cordes vocales. Carmen supplia le divin fils de lui répondre, mais jamais il ne daigna se présenter devant elle. Il avait certainement honte.

Puis, un matin, la colère et la rage étaient tels qu’elle s’empara de son chapelet pour le marteler sur une enclume, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une masse de fer informe. Rouge écarlate, elle bavait de haine : « Je te renie ! S’époumonait-elle. Je te renie, je te renie ! ». Elle fit voler à travers la cave l’effigie condamnée et s’appliqua à brûler méthodiquement tous les livres saints qu’elle possédait. Sa colère contre Dieu ne semblait pas connaître de limites ; persuadée de rôtir en enfer après sa mort, elle se disait qu’elle n’était plus à deux ou trois sacrilèges près. Elle abattait ainsi les vierges de pierre sur les routes, brisait les vitraux des églises à l’aide de pavés informes ou encore clouait des chouettes sanglantes sur les portes des lieux sacrés. Chaque destruction était une victoire, et chaque blasphème enfonçait un peu plus Carmen dans la folie.

Après deux années de saccages impies, elle fut finalement surprise par une voiture de police qui effectuait sa ronde journalière. Apeurée, la jeune femme s’enfuit à toutes jambes, fit une mauvaise chute en sautant d’un muret et perdit définitivement l’usage de ses jambes. On lui épargna la prison, mais l’humiliation demeura gravée dans son âme : Dieu avait gagné. Et cela, c’était intolérable !

Carmen rumina sa haine de longues années durant. A ses quelques kilos superflus s’ajoutèrent bientôt, par manque d’exercice, une enveloppe de graisse abondante qui lui donnait un air flasque et amorphe. Elle habitait alors la maison de sa vieille tante, décédée quelques mois plus tôt ; elle n’y faisait ni le ménage, ni les poussières, si bien que des amas d’ordures, de détritus et de moisissures avaient germé ci et là. Lorsque les rayons orangés du crépuscule d’été filtraient au travers de fenêtres condamnées par des planches vermoulues, une immonde odeur de pourriture s’évaporait des murs au papier-peint jauni ; néanmoins, Carmen aimait son royaume, ces cartons pourris qui gisaient dans les couloirs, ces piles d’assiettes à la faïence brisée, ces matelas de poussière qui ondulaient doucement sur le plancher incrusté de tâches sombres. C’était chez-elle, son repaire, sa tanière, et elle y vivait seule.

Lorsqu’elle atteignit l’âge vénérable de cinquante-cinq ans, Carmen commençait cependant à s’ennuyer. Elle avait lu, mangé et regardé la télévision abondamment, cherchant en vain un moyen de prendre sa revanche sur Dieu. L’idée lui vint enfin après le visionnage d’un film pornographique, le soir. Celui-ci mettait en scène un bel éphèbe en soutane venu conquérir le cœur – et surtout, le sexe – d’une jolie religieuse aux lèvres charnues. La voilà, sa vengeance ! Elle ne savait pas encore qui et comment, mais elle attirerait dans son antre un prêtre pour l’obliger à commettre mille atrocités. Cet homme de Dieu, oui, elle le rendrait impur !

Carmen peaufina soigneusement son plan diabolique le temps de quelques semaines, n’omettant aucun détail, s’efforçant à penser à tous les cas de figure possibles et imaginables. Elle ne pouvait échouer. Elle ne devait pas échouer ! La damnation éternelle de son âme en dépendait. Lorsqu’elle sentit qu’il était temps de passer à l’action, Carmen appela le curé de la paroisse locale et lui demanda de passer en toute urgence chez-elle afin d’administrer l’extrême-onction à son prétendu mari. La voix au bout du fil hésita un instant, bégaya puis confirma sa venue. Carmen raccrocha et sourit : elle lança une fléchette en pleine tête d’un poster de la vierge Marie.

Il était environ vingt heures passées lorsque la vieille Citroën du prêtre se gara en toute hâte devant la maison croulante et hérissée d’ombres. Installée devant la fenêtre du salon, Carmen observa avec satisfaction un jeune homme gravir le sentier boueux jusqu’au perron. « Il fera parfaitement l’affaire », souffla-t-elle, les yeux pétillants de noirceur. Et elle eut l’heureuse pensée qu’elle allait détruire l’âme d’un prêtre juvénile et débutant.

On tapa plusieurs coups à la porte ; donnant de la vitesse à son fauteuil-roulant, elle se laissa glisser jusqu’à l’entrée et, d’une voix feutrée, indiqua que c’était ouvert. La poignée de cuivre tourna lentement sur elle-même et la porte s’ouvrit tout à fait ; cachée derrière, Carmen attendit que le visiteur ait pénétré à l’intérieur pour s’élancer sur lui. Bien qu’elle fut obèse, cette redoutable handicapée était également agile comme un chat : elle plaqua le prêtre à terre tout en l’empêchant de crier, un coton trempé de chloroforme sur la bouche. La malheureuse victime se débattit un instant puis succomba à l’odeur du néant.

Lorsqu’il se réveilla, le père Boriot était harnaché pieds et poings liés sur un vieux matelas à ressorts. Le visage défiguré par la peur, le jeune prêtre, bâillonné, jetait des regards frénétiques autour de lui tout en poussant des borborygmes caverneux. Il ne s’aperçut même pas qu’il gisait nu ; plongée dans la pénombre, la pièce était faiblement éclairée par quelques bougies rougeoyantes.

Le père Boriot poussa un hurlement hystérique en voyant surgir, du bout du lit, une grosse masse de chairs dans lesquelles émergèrent deux pupilles infernales. Se hissant à la seule force de ses bras, Carmen atteignit l’entrejambe du prêtre et s’appliqua à quelque délice sacrilège… Le père Boriot hurla, s’agita : non, par tous les saints, non ! Il ne voulait pas ! Tout, mais pas ça ! Par pitié !

Et, à sa propre horreur, il sentit le désir monter.

Qu’il tenta de réprimer violemment.

Mais rien n’y fit.

Une terreur et un dégoût innommables le submergèrent, noyèrent ses idéaux, ébranlèrent sa foi.

Carmen se pencha vers lui, souriante : sa vengeance était totale, et ne faisait que commencer.