Emmitouflé dans un épais manteau, les doigts de la frêle silhouette d’Elie s’accrochaient tant bien que mal à la barre puissante, malmenée par les flots fougueux qui dansaient autour du voilier. Les mouettes, ces ultimes vestiges de la terre, accompagnaient l’esquif en voletant paresseusement, se laissant porter au gré de ce vent doux et frais caractérisant ces crépuscules estivaux.

Le jeune homme, à la constitution légère, se sentait si fragile face à cette immensité, cet horizon rouge comme le feu à l’eau noire et impénétrable. Derrière-lui s’étendait la côte, mais il ne la regardait pas, et ne le ferait pas pour rien au monde.

La vie terrestre ne lui importait plus. Il avait trop souffert, bien trop souvent, dans cette ancienne vie infernale. Il s’était usé les os à des métiers ingrats, s’était confronté à l’indifférence générale, et n’avait jamais véritablement eut le temps de réfléchir… de s’occuper de lui-même.

Désormais, il voguait seul. Totalement seul, face à lui même, après avoir rassemblé assez d’argent pour s’offrir ce luxe inespéré, cet échappatoire de l’âme : un voilier.

La mer l’avait toujours calmé, apaisé. Profitant d’une certaine clémence du temps, il s’assit au bord de l’embarcation, une main fermement aggripée sur la barre, et plongea ses grands yeux gris au fin fond de l’horizon.

L’astre solaire vivait ses ultimes instants ; rougeoyant de colère, il projetait sa terrible langue de feu sur l’eau ondulante, miroitant une lumière orange et tamisée. Elie s’extasia intérieurement du spectacle, se laissa bercer par le bruit des flots brisés et sciés par l’esquif. Il fendait la mer à vive allure, avec résolution, s’enfonçant toujours plus loin, laissant les ruines de sa vie passée disparaître derrière-lui.

Enfin, les mouettes le quittèrent : fatiguées, elles s’en retournaient “là-bas”. Il était maintenant totalement seul, noyé dans sa solitude empreinte de félicité, gagnée à la sueur de son front.
Il plongea sa main libre dans l’eau opaque, sentit la fraîcheur s’immiscer dans ses doigts. Grisé par l’air salé de l’océan, il ne pouvait maintenant plus détacher son regard de cette immensité flamboyante, percée par les premières étoiles qui filtraient par-delà les nuages.

Les voiles du voilier flottaient avec majesté, claquant d’un bruit sec lorsque la brise se faisait trop empressante. Rien ne saurait décrire le profond état de tranquillité dans lequel était maintenant plongé le jeune homme. Il se sentait renaître. Ses maux s’envolaient, s’abîmaient dans l’écume et se noyaient au fond des abysses ; libre de toute entrave, il exultait, gagné par une énergie inépuisable. Il goûtait pour la première fois à la pure liberté.

Il n’avait pas de destination.

Il ne voulait plus penser.

Mais qu’importe, la mer était là pour le guider.