… Et les gros nuages noirs, après avoir pleuré tout leur saoul, se dispersèrent enfin à l’horizon. Un soleil radieux émergea dans un coin du ciel, éclairant d’un mince rayon de lumière le site de fouilles archéologiques Magna B-103-B-3.

Zorglub descendit de sa petite navette tout-terrain, le sourire aux lèvres. Il venait de faire un long voyage depuis Wxanyuatux, la capitale de l’empire Zorg. Archéologue de métier depuis maintenant plus de cent trente ans, il avait écumé la galaxie entière à la recherche de races anciennes et disparues – son sujet de prédilection. Hélas, il n’avait jusqu’à maintenant trouvé que des peuples ayant laissés des traces infimes derrière eux, tout au plus quelques stèles ou objets défigurés par les affres du temps.

Mais cette fois-ci, Zorglub savait qu’il tenait la découverte la plus fameuse des mille dernières années.

Son équipé avait trouvé… un site en parfait état de conservation.

La chose était d’autant plus exceptionnelle que le système dans lequel se trouvait cette race disparue disposait d’une belle brochette de planètes. Et, à en croire l’infinité de détritus voguant paresseusement en orbite, la race disparue était même parvenue à coloniser l’espace.

Un fait si rare en soi que Zorglub avait failli en faire une apoplexie.

Cependant, les quelques mois de fouilles sur cette belle petite planète luxuriante n’avaient rien révélé d’intéressant : des objets usagers, quelques squelettes. Aussi, lorsque Magna B-103-B-3 fut mit au jour, quelle ne fut pas la surprise de l’équipe de découvrir une véritable bâtisse en excellent état de conservation ; certains corps avaient même encore des chairs !

Sûrement à cause de la composition chimique du sol.

Mais Zorglub n’avait pas envie de vérifier ça maintenant. Tout ce qui l’intéressait, maintenant et tout de suite, c’était de faire son travail, sa passion, en bonne et due forme.

Enjambant la cordelette orange du carroyage, l’extraterrestre se pencha au-dessus d’un petit fossé, où le personnel s’affairait à retirer les bâches de protection contre la pluie. Ses yeux frémirent lorsqu’il aperçu, là, en contrebas… Les nets contours d’un bâtiment.

De forme carrée, mousse et terre maculait ses parois d’un gris charbon. On pouvait y déceler plusieurs ouvertures, permettant de s’y faufiler à l’intérieur. Son équipe avait commencé à dégager les contours de la structure, mais celle-ci semblait si imposante qu’ils n’avaient pas encore atteint les fondations.

« C’est dingue, n’est-ce pas ?

Zorglub se retourna avec surprise, plongé qu’il était dans ses réflexions les plus folles. Il aperçut son ami Xoluyb qui, comme lui, traînait derrière-lui un long passé de routard intergalactique, à tenter de dénicher la perle rare sur une planète perdue au fin fond du cosmos.

– Et encore, les scanners révèlent d’autres structures semblables, enfouies dans tout le secteur.

– Par le grand Thûg, c’est peut-être une cité entière que nous allons découvrir ! Répondit Zorglub avec excitation.

– Ce serait la plus grande découverte archéologique de notre existence. Allez, viens, entrons à l’intérieur. Nous t’avons attendu avant d’aller voir ça de plus près…

– … Ça n’a pas dû être facile d’attendre ! Merci à vous tous !

– A toi l’honneur mon ami, passe devant !

Sous les hourras des autres archéologues, Zorglub se glissa par l’une des petites entrées de la structure. N’y voyant rien, il huma tout d’abord l’air ambiant ; ça sentait le renfermé et la terre mouillée… La douce odeur de la gloire et de la reconnaissance. Puis, farfouillant dans l’une de ses poches, il extirpa une petite lampe miniature, qui éclaira d’une forte lumière les alentours en se dépliant dans sa main.

La pièce était petite en proportions, jonchée d’objets étranges soigneusement rangés. L’extraterrestre aperçu plus loin une autre entrée, plus grande en taille cette fois-ci. Mais avant de s’aventurer plus loin, il voulut analyser les lieux plus en profondeur. Reconstituer le passé et l’histoire : voilà ce qui l’intéressait plus que tout au monde.

– Il y a des squelettes sur ce meuble… deux, compta Xoluyb en s’approchant avec la plus grande des précautions.

– … Intéressant.

Zorglub s’empressa de noter différents détails sur son carnet, marchant avec prudence pour ne rien casser.

– Il s’agit peut-être d’une crypte, fit Xoluyb en fixant, fasciné, les cadavres.

– Ils ont l’air de reposer sur un tissu… plusieurs tissus même, répondit Zorglub en effleurant la matière du bout des doigts.

Les hypothèses les plus folles se mêlaient dans son cerveau. Tous les autres cadavres de cette espèce disparue avaient été découverts à même la terre. Si ces deux-là reposaient sur une sorte de stèle funéraire aussi bien agencée, ils devaient être d’une grande importance. Peut-être des rois.

– Si c’est bien une crypte, ils enterrent donc leurs morts. L’équipe du professeur Llyod avait tord en prétendant qu’ils n’avaient aucun respect pour eux.

– Peut-être… Mais rien ne nous indique qu’il s’agit d’une crypte pour l’instant, répliqua Zorglub.

Un détail attira son attention ; les murs de la chambre funéraire étaient par endroit recouverts… d’un fin papier décoratif ! Se précipitant devant cette nouvelle découverte, il souffla doucement sur la poussière et la saleté qui les maculait. Mais les motifs qui étaient représentés demeuraient toutefois pratiquement illisibles.

– Je crois bien… Je crois… On dirait une sorte de partie anatomique ici, fit Zorglub en plissant ses trois yeux. Comme une de leur jambe ! Il se pourrait bien que ce soit une représentation des défunts !

– Il y a une autre décoration ici, plus lisible. On dirait des animaux à quatre pattes courant dans la nature. A mon avis… Certainement des animaux domestiques qui étaient précieux pour eux.

Se détournant des motifs abîmés, Zorglub inspecta le mobilier en face du socle funéraire. Plusieurs bibelots trônaient dessus, y compris d’étranges carrés extrêmement fins, recouverts de symboles mystérieux.

– Ils semblent avoir une sorte d’alphabet rudimentaire.

– C’était ce que j’étais en train de regarder… A première vue, beaucoup de caractères se ressemblent.

– Leur écriture est même abstraite, regarde, déclara Zorglub en brandissant devant le nez de son ami un curieux dessin.

– … Et ici : leurs stèles sont reliés en une sorte de… euh… de petit objet.

Xoluyb ouvrit le vieux grimoire, puis le referma avec précaution. D’un revers de la main, il balaya la poussière sur la couverture.

– … Har… Hmm… « Harry Potter »… Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Et surtout, comment se prononcent ces symboles… Pensa Xoluyb.

– Laisse ça ici, on finira bien par déchiffrer leur alphabet… Passons à côté, proposa Zorglub.

Les deux aliens déambulèrent avec précaution dans une sorte de long couloir, garni d’entrées fermées par une cloison. Au bout du couloir se trouvait une pièce beaucoup plus grande que la chambre funéraire. Xoluyb poussa un petit cri d’émerveillement.

– … Incroyable !

S’avançant vers le centre de la pièce, Zorglub griffonna quelques notes sur son carnet, puis son attention se trouva attirée par l’étrange disposition de trois mobiliers, disposés en « u ». Tout en haut, adossé contre le mur, se trouvait une mystérieuse étagère sur laquelle reposaient plusieurs bibelots et un autre appareil, long, plat et massif.

– … Ces choses ne sont certainement pas disposées comme ça par hasard.

– Je le pense aussi. Regarde, un grand objet plat et bas se trouve au centre.

– On dirait… On dirait un socle.

S’approchant de l’étagère du fond, Zorglub inspecta le grand objet massif. Il ne lui fallut que quelques instants pour réaliser qu’il s’agissait d’une chose plus sophistiquée que les autres, peut-être un écran de transmission quelconque. En tout cas, ça ressemblait vaguement à ce que l’empire Zorg utilisait il y a des millénaires de cela.

– A mon avis, c’est un écran de transmission, fit Zorglub. Ces gens pouvaient entendre ou voir quelque chose grâce à ça.

– Qu’est-ce que ferait une telle chose dans une crypte ? Réfléchit Xoluyb en fronçant les sourcils.

– Je n’en ai absolument aucune idée… Peut-être qu’il était utilisé pour un rituel quelconque lors de l’enterrement des défunts.

– … Oui ! Excellente suggestion ! Répondit Xoluyb avec énergie. Peut-être que les gens se plaçaient debout sur ces grandes choses molles pour pleurer le défunt, disposé sur ce socle. Et l’écran de transmission montrait des choses de sa vie passée.

– Ça pourrait coller avec les motifs décoratifs sur les murs de la chambre funéraire, répondit Zorglub en acquiesçant. Cette race devait avoir un goût prononcé pour le souvenir.

– Il se peut qu’il ne s’agisse que d’un rite incantatoire pour souhaiter bonne chance au mort, dans sa vie de l’au-delà.

– Pourquoi pas… Continuons. Il y a une pièce juste à côté, regarde.

A côté de la salle d’incantations se trouvait en effet une pièce un peu plus petite, garnie d’étranges appareils sur les murs. Les deux extraterrestres étaient plus qu’émerveillés.

– Qu’est-ce que ça peut être ici…

– Une salle des coffres ? Pour entreposer des biens précieux.

– On dirait que ces contenants peuvent s’ouvrir, en effet.

– Regarde ce grand monolithe blanc, fit Xoluyb. Il y a tout un tas d’inscriptions dessus… Et une poignée.

– Hey, ne l’ouvre pas !

– Je fais attention, ne t’en fais pas.

Avec la plus grande précaution dont on puisse faire preuve au monde, Xoluyb ouvrit lentement le monolithe blanc. Il poussa un cri de stupéfaction en découvrant ce qu’il y avait à l’intérieur : tout un tas d’artefacts rangés avec soin sur plusieurs étagères. L’odeur qui s’en dégageait était par contre tout ce qu’il y avait de plus désagréable.

– Des objets appartenant aux défunts ! S’écria Xoluyb en contemplant le trésor. Ces choses valent une véritable fortune !

– Sûrement rangés ici pour accompagner les morts dans leur voyage, fit Zorglub en lisant ses notes. Je ne serai pas étonné que les inscriptions sur le monolithe soient des formules sacrées, ou quelque chose du genre. Bon, il reste une petite pièce à côté, allons voir…

La dernière salle était effectivement minuscule, beaucoup moins grande que la chambre funéraire. Une cloison, au fond, avait été barricadée avec plusieurs longues planches, et des pièces de tissu reposaient sur le sol. Fort de ces découvertes, Zorglub coucha ses réflexions sur son carnet digital, puis examina avec plus d’attention les objets.

– Étrange que la cloison soit fermée ainsi, fit Xoluyb en touchant les planches. Il devait forcément y avoir quelqu’un de vivant pour condamner l’issue. Ce qui sous-entend qu’il existe un autre passage pour sortir, ou que le pauvre bougre était un sacrifié, condamné à rester ici pour veiller sur les morts.

– Un domestique peut-être, fit Zorglub en regardant l’amas de tissu au sol.

L’alien était grandement intrigué par ce dernier. A quoi pouvait-il servir ? Ces êtres curieux portaient-ils ces choses sur eux ? Leur forme rappelait en tout cas les proportions de leurs corps…

– … Je crois bien qu’on dirait… Des vêtements. Difficile à croire !… Et pourtant… Peut-être qu’ils se mettaient nus pour leurs rites !

– Allons, Zorglub, ria l’autre. Des vêtements ! Ce ne sont que des primitifs. Moi, je ne vois que du combustible pour brûler des torches. On devrait remonter, il se fait tard.

– … Tu as raison.

Les deux extraterrestres firent chemin inverse et remontèrent à la surface, sous le regard intrigué de leurs subordonnés. D’un geste de la main, Zorglub leur indiqua que tout allait bien.

– C’est un jour historique pour nous, déclara Zorglub d’une voix triomphale. Nous allons prouver qu’il existait autrefois des animaux capables de pensées, de sentiments et d’un savoir-faire sans équivalent dans la galaxie, et qui auraient pu nous égaler, si seulement un sort funeste ne s’était abattu sur eux. Cette tombe grandiose que nous avons découverte ici n’est qu’un prélude à notre gloire éternelle. Bientôt, nous mettrons à jour bien d’autres cryptes ; et nous pourrons reconstituer petit à petit l’histoire de cette fabuleuse espèce éteinte.

Sous les applaudissements, Zorglub et Xoluyb regagnèrent leurs navettes respectives, tandis que le chef du chantier vint les saluer.

– Que doit-on faire, professeur ?

– Nous avons vu ce qu’il y avait à voir, répondit Zorglub en s’installant dans son siège. Embarquez tout ce qui se trouve dans les salles non condamnées, les objets partiront pour le Grand Musée de Wxanyuatux. Ouvrez les salles condamnées avec précaution et faites de même. Oh, et prenez le plus grand soin des ossements et du monolithe blanc ; ces objets sont infiniment précieux.

– Bien, professeur ».

Tandis que plusieurs extraterrestres placèrent le corps du premier squelette dans un caisson blindé et hermétique, celui-ci eut alors une dernière pensée amusée : « ah, s’ils savaient… ».