Me présenter ? Pourquoi donc ? Parce que l’usage veuille qu’en début d’histoire, les interlocuteurs se présentent ? Eh bien non, je n’en aie pas la moindre envie.

Je suis juste un homme ordinaire, au physique banal, à l’âge incertain et au métier peu enviable. Voilà, c’est terminé pour les renseignements.

Le monde me paraissait bien ordinaire également. Rien d’important ne rythmait ma vie, c’est le cas de le dire. Jusqu’au jour où…

« AÏE ! »

Cela eut lieu en pleine nuit. Plongé dans un de ces rêves dont on ne garde aucun souvenir au réveil, je m’étais écrasé la tête la première contre le sol. Je ne tombais pas du lit souvent, mais à chaque fois en ressortait un sentiment d’extrême lassitude d’avoir été dérangé en plein sommeil. Cherchant la lampe de chevet sur ma petite commode, je tapotai le sol, longtemps, sans toutefois avoir pu la retrouver.

Après quelques minutes d’indécision, il me fallait me résoudre à l’évidence : j’ai dû avoir le malheur de sauter trop fort dans mon lit, et me voilà projeté loin d’entre sa présence.

Me relevant, j’ouvris les yeux, afin de mieux y voir clair et regagner les couvertures en boules en toute quiétude…

Les couvertures en boule ?

Non, je ne rêvais pas. Mon lit, à à peine un mètre de moi, se trouvait renversé, le matelas en l’air, et les couvertures jonchant dans un état pitoyable le sol à côté.

Je me frottai les yeux, espérant que ceci n’était qu’une illusion ou, au mieux, un simple rêve.

Mais hélas pour moi, c’était la triste vérité. Tout était retourné. Ma lampe de chevet, brisée en morceaux, ma commode ayant vomi ses entrailles un peu partout, ma chaise où reposaient mes vêtements, en l’air eux aussi.

La première pensée qui me vint fut celle du cambriolage ; j’ai été gazé et on m’a cambriolé. Déambulant à travers la pièce, l’esprit confu, je cherchai la porte en toute hâte pour vérifier la reste de la maison. Après quelques tâtonnements, je sentis enfin les rainures, mais bizarrement…

La poignée était drôlement haute ! De même, je devais enjamber un curieux obstacle pour accéder à la pièce à côté. Mais que s’était-il passé ici ?

Tout n’était que champ de bataille et ruines dans ma pauvre demeure. Maudissant les imbéciles qui avaient ainsi pu tout saccager, je me précipitai au-dehors, avec la ferme intention de me rendre au commissariat le plus proche pour porter plainte. Et lorsque je posai le pied à l’extérieur…

Je dérape !

Je tombe !

M’accrochant au dernier moment au rebord de la porte d’entrée, me voilà suspendu dans le vide, l’esprit complètement perdu. Quoi ? Je ne me souvenais pas d’un quelconque trou. C’était quoi encore ce piège ?

D’un regard, je cherchai les étoiles dans le ciel. Et curieusement, il n’y en avait pas. C’était… Oui, c’était du bitume, des réverbères et de l’herbe !

Alors, avec une surprenante évidence qui m’horrifia moi-même, j’abaissai mon regard vers le bas et… Oh mon dieu ! Un grand vide étoilé. Un vide infini de couleurs sombres, une toile de peinture à l’attraction mortelle percée de points clairs.

Mon esprit réalisa la douloureuse équation ; l’attraction avait été inversée.

Le bas était devenu le haut.

Le haut était devenu le bas.

Bien que cela m’était absolument impossible à comprendre, il fallait me résoudre à ce terrible fait. Soudain saisis d’une terreur folle, celle de chuter dans un vide sans fin et me retrouver propulsé dans l’espace, j’usai de mes dernières forces pour me hisser chez-moi puis, la seconde d’après, me retrouvais terrifié, penché avec crainte sur le rebord infini s’étalant dans le contrebas.

Je passai le restant de la nuit à me poser la question fatidique : « comment et pourquoi ? ». Naturellement, je n’avais aucune réponse. Puis, profitant de la lueur du soleil qui se levait, je mis un peu d’ordre chez-moi, tout en sentant un immense désespoir me gagner. Soudain, une voix enrouée cria par la fenêtre ; c’était celle d’un homme, la trentaine, accroché à un poteau de boîte aux lettres.

« Est-ce que quelqu’un m’entends ? Appela-t-il faiblement. Au secours ! Pitié !

– Je suis là ! Répondis-je par la fenêtre, sans aucune assurance de pouvoir l’aider.

– Enfin quelqu’un, souffla le bonhomme, soudain soulagé. Vous pouvez me dire ce que c’est que tout ce bordel ?

– J’en sais rien. Je me suis retrouvé projeté au plafond en pleine nuit, expliquais-je brièvement.

– Il faut que vous m’aidiez ! Je suis coincé ici depuis toute la nuit. Le… Le « phénomène » m’a surprit alors que je revenais de soirée… Et je sais pas si la boîte aux lettres va me soutenir encore longtemps !

– … Ok. Je vais voir ce que je peux trouver.

Filant sans plus attendre dans mon garage en ruines, j’errai parmi les décombres, cherchant une corde ou quelque chose de ce genre pour rapatrier l’homme chez-moi. Mais, tandis que je fouillais l’affreux chantier, j’entendis un grand cri. Me précipitant de nouveau à la fenêtre, je vis le type suspendu, les jambes battant le vide : la boîte aux lettres avait cédée et il s’accrochait dans un dernier espoir au poteau en feraille.

– Pitié ! A l’aide ! Aidez-moi je vais crever !

– … Je fais ce que je peux ! Répondis-je avec affolement.

– Aaaaaah ! »

Au ralenti, je le vis glisser doucement, lâchant prise, tandis qu’un cri guttural déchirait l’atmosphère. Il tenta ensuite de se rattraper aux branches de l’arbre voisin, sans succès. Et, toujours au ralenti, je le voyai disparaître en bas, fendant les cieux à toute vitesse, pour finalement ne devenir qu’un point parmi le ciel bleu et chaud d’un jour habituel d’été.

Profondément choqué, je m’asseyai, glissant contre le mur. Ainsi, telle allait être ma fin si je venais à chuter dans le ciel. Une mort horrible, affreuse, c’était certain, si mon coeur ne lâchait pas avant.

Le restant de la journée, j’étais demeuré assis en tailleur, à écouter les flashs spéciaux de la radio. On parlait de centaines de millions de morts, surpris au-dehors, et se trouvant désormais largués dans l’espace. Les scientifiques n’avaient aucune explication, se contentant de dire que la gravité avait disparue, et provenait désormais d’une source inconnue venant du système solaire.

Les gouvernements étaient disloqués. Les nations étaient en ruines. Pour un « simple » incident de gravité. On préconisait de se déplacer avec du matériel d’alpiniste pour pouvoir survivre, de faire des provisions et de rester chez-soi.

Ce n’est pas une vie, tout ça.

Au bout d’une semaine de survie, terré chez-moi, je n’en pouvais déjà plus de me voir forcé de contempler le bitume comme ciel. D’entendre chaque jour des nouvelles affreuses à la radio. Et de voir mes réserves diminuer.

Entre mourir déshydraté, sans manger ou chutant dans le vide, le choix était vite fait.

Ainsi, un soir, je pris tout simplement mon courage à deux mains, debout sur le rebord de la fenêtre. Le ciel m’appelait, et je sentais pouvoir enfin réaliser un vieux rêve d’enfant : voler.

Puis je m’élançai dans le vide, criant comme un demeuré.

Tout ça pour un simple problème de gravité.