« Combien vous la vendez ? »

L’homme leva les yeux de son livre, regarda successivement ma main, puis la chaise remisée près de la rangée d’étagères poussiéreuses. Son visage aux plis marqués s’embruma d’une ombre perplexe :

« Vous voulez cette chaise ?

– Elle n’est pas à vendre ?

– Elle est à vous pour vingt dollars. »

Vingt dollars ? Une superbe affaire. Cela faisait des mois que j’écumais les brocantes et les magasins d’antiquités à la recherche de meubles anciens à restaurer, une passion assez ancienne qui me procurait un certain plaisir les week-ends et les soirs d’oisiveté. Il y avait quelque chose de poétique à ranimer ainsi l’âme d’objets décomposés par le temps, le corps desséché ou martelé par l’effervescence de la vie. Cependant, pour être tout à fait franche, c’était aussi une question d’argent. Certaines personnes étaient prêtes à payer cher pour les fantaisies que je ressuscitais dans mon atelier.

J’approchais sans attendre de la chaise, tournant autour comme un oiseau de proie, osant à peine l’effleurer du bout de mes doigts. Vingt dollars ? Elle était remarquablement conservée et en valait au moins le triple – c’était du moins ce que j’avais pu en jauger en me baladant ici et là, qu’il pleuve ou qu’il vente, tôt le matin ou très tard le soir, fouinant les étals à la recherche de bonnes affaires. Il me suffisait de quelques retouches pour la vendre au moins une centaine de dollars. Si l’homme ne mentait pas sur son prix, j’allais bientôt réaliser une sacrée plus-value.

« Vingt dollars vous dites ?

– Oui madame.

– Très bien, je vous la prends. »

Le temps de prendre mon portefeuille dans mon sac et de sortir un billet, et la chaise était à moi. Sur le moment, je n’étais pas peu fière de ma trouvaille. J’avais bien fait de partir plus tôt du bureau ce jour-là ; l’intuition, sans doute…

« Excusez-moi mais, vingt dollars, ce n’est vraiment pas beaucoup.

– Si vous voulez m’en donner davantage, n’hésitez pas, sourit l’homme en remontant ses lunettes sur son nez.

– J’ai presque l’impression de vous voler, lui souriais-je en retour. Cela dit, si vous en avez d’autres comme ça, je suis preneuse.

– Non, c’est la seule. C’est un modèle original, il n’y a pas d’autres copies. »

Je le dévisageais, incrédule. Est-ce qu’il se fichait de moi ? Je plongeais mon regard vers le splendide dossier de velours. Son vert d’émeraude semblait s’imbiber de la pénombre qui rôdait dans la boutique. Si c’était une imitation, elle était criante de vérité.

« J’imagine que vous plaisantez.

– Non madame. »

Mon regard passa de l’homme à la chaise, puis de la chaise à l’homme. L’imbécile se moquait de moi.

« Vous savez, je restaure de vieux meubles, ça m’étonnerait beaucoup q…

– C’est la vérité madame. Je ne vous mens pas.

– Ah oui ? Alors c’est quoi le truc?

– Il n’y en a pas. Enfin, pas vraiment. Cette chaise a juste mauvaise réputation.

– C’est-à-dire ?

– Eh bien… »

L’homme ôta ses lunettes et se frotta les yeux, la bouche tordue à l’exemple de ceux figés sur les masques tragiques.

« Cette chaise appartenait à un noble anglais venu s’installer aux Amériques dans le milieu du dix-huitième siècle. J’ignore son nom, mais les gens d’ici le surnommaient le Prince Noir, une vieille plaisanterie, si je puis dire, à propos du fils aîné d’Edouard III. On l’avait baptisé ainsi parce qu’il tirait une fortune considérable du négoce d’esclaves, et que cette richesse le faisait côtoyer les puissants de toutes les treize colonies.

– Je peux m’asseoir ?

– Je vous en prie. »

J’attrapais le tabouret en face de son bureau et m’assis dessus avec des gestes lents, mesurés, captivée par cette histoire soudaine que rien ne laissait présager.

« Le Prince Noir n’avait cependant pas très bonne réputation. On le disait colérique, lunatique, intraitable quant aux fautes commises par ses esclaves ou ses domestiques. Ses plantations étaient des endroits sinistres où nulle valeur n’avait prise, excepté celle de l’argent. On prétend qu’un jour, fatigué par le faible rendement d’un de ses contremaîtres, il aurait soulevé le malheureux à la seule force de ses bras pour le défenestrer du troisième étage. La compassion était chose étrangère au Prince. Il avait en horreur et l’échec, et la faiblesse, acharné à plier toute volonté qui n’était pas sienne. »

L’antiquaire leva ses lunettes pour en inspecter la propreté des verres à la lueur de l’ampoule nue qui tombait du plafond.

« Nul ne peut tordre l’âme indéfiniment, et ce qui devait arriver survint : les esclaves se révoltèrent et allèrent trouver, à la tombée du jour, leur seigneur dans son cabinet pour le mettre à mort. Fidèle à lui-même, le Prince refusa de les accompagner au-dehors, leur promettant à tous une punition exemplaire pour avoir osé briser leurs chaines. Les nègres fous furieux le trouèrent de leurs fourches alors qu’il était là, assis sur sa chaise, le doigt pointé sur eux pour les exhorter à faire demi-tour de son bureau. »

L’homme enfila de nouveau ses lunettes et joignit ses mains sous son menton, les sourcils froncés, semblant attendre une quelconque réaction de ma part.

« Et c’est tout ? Me risquais-je.

– Eh bien, oui. C’est la légende telle qu’on me l’a rapportée.

– Cette chaise a mauvaise réputation parce que son propriétaire a été tué dessus ?

– Ah, ça, c’est une autre histoire », dit l’antiquaire en se raclant la gorge.

Il coula un regard torve vers la chaise et reprit :

« L’homme qui me l’a vendue, un vieux bourgeois désargenté, sûrement décédé aujourd’hui, m’a assuré que cet objet était maudit. Quiconque s’assoit dessus trouve une mort terrible peu de temps après.

– Une chaise maudite ? Pouffais-je.

– C’est bien ça, oui.

– Et c’est vrai ? Des gens sont morts ?

– Le vieux bourgeois m’affirmait que oui. Je ne puis le dire, depuis que je l’ai acquise, personne ne s’est encore assis dessus.

– Pas même vous ?

– Pas même moi. »

Nous observâmes un silence, tous deux tournés vers la chaise au bois massif. Je finis par me lever pour la rejoindre et laissais mes doigts parcourir ses nervures anciennes, ressassant l’histoire de l’antiquaire afin d’en éprouver la vérité. Y croyais-je ? Certainement pas.

« Je comprendrai si vous ne souhaitez plus l’acheter. Je peux vous rendre votre argent si vous le…

– C’est gentil, mais je la garde. Elle m’intéresse beaucoup.

– Comme vous voudrez. »

L’homme m’aida à la transporter jusqu’au coffre de ma voiture et leva une main fragile en guise d’adieux. Je ne puis le jurer, mais lorsque je me retournai, je cru déceler un sourire sur son visage.

La fameuse chaise du Prince Noir trôna bientôt au milieu de mon atelier, parmi un fatras d’étoffes, d’outils et de copeaux au parfum de résine, incandescente sous la lumière du plafonnier. Je repris mon souffle et m’approchais pour l’étudier plus en profondeur. Le velours qui la recouvrait était plus abimé que je ne l’avais soupçonné, son assise légèrement déboitée, et ses piétements rongés par l’humidité ou je ne sais quoi d’autre. Ce n’était là rien de bien fâcheux ; quelques soirées de travail allaient me suffire à lui redonner sa prestance d’antan.

Je m’attelai à la tâche immédiatement. Après m’être débarrassée de mon blouson, je m’asseyais à ses côtés pour jauger de l’état du velours. Malgré la lumière, je n’y voyais goûte.

Je me levai, attrapai mon boîtier à lunettes et me rassis aux pieds de la chaise, mue par une excitation non dissimulée.

Non, je ne m’étais pas trompée, il y avait bien des gouttes de sang séché sur l’assise. L’histoire de l’antiquaire acquit une résonnance particulière dans mon esprit. La légende du Prince Noir trouvait-elle ses racines dans quelque monstrueuse authenticité ? C’était plausible, et pourtant, quelque part, je refusais toujours d’y croire, adoptant l’attitude des individus trop bornés pour accepter l’inédit.

Je passai cette première soirée à enlever minutieusement l’ensemble des clous trop usés, puis à ôter le velours qui recouvrait le siège et le dossier. J’avais à la place choisi un tissu pourpre certes moins prestigieux, mais beaucoup plus résistant, que je travaillai ensuite pour lui conférer un aspect ancien. Cette technique faisait des merveilles et mes clients ne faisaient aucune différence : dès lors, pourquoi m’en priver ?

Les soirs suivants furent consacrés à ressouder les éléments à l’aide de colle à bois, à les décaper et à soigner leurs imperfections avec un peu de pâte. Peu à peu, la beauté de la chaise ressurgit d’entre les âges, ses aspérités gommées pour laisser place à un chef-d’œuvre d’artisanat. Lorsqu’enfin j’appliquai le vernis et clouai le tissu de couverture sur le siège, je me relevai pour contempler, bras croisés dans un coin de la pièce, en nage, le fruit de mon labeur. De là où j’étais, la chaise du Prince était magnifique avec ses contours massifs léchés de lumière. Je m’approchai pour mieux m’imprégner de sa majesté, sourire aux lèvres, pensant déjà à la somme rondelette que j’allais empocher pour sa vente.

Je voulus m’asseoir dessus pour tester sa solidité mais quelque chose m’en dissuada au dernier moment. La malédiction du Prince Noir m’était revenue en tête et, bien que je n’en faisais pas grand cas, il fallait croire que ses conséquences m’avaient fait une plus forte impression que je ne me l’étais imaginé. J’éteignis donc la lumière et quittai mon atelier.

On vint me l’acheter le lendemain, une dame éprise de mon travail qui avait déjà acquis plusieurs de mes produits. Je la lui cédai à un excellent prix – près de cinq-cents dollars – sans qu’elle n’y trouvât rien à chicaner. Evidemment, je ne lui ai pas parlé de l’histoire. Je ne pouvais me risquer à perdre une vente avec ce genre de légendes grotesques.

Plusieurs semaines passèrent. La chaise du Prince n’était plus qu’un souvenir diffus teinté de joie profonde, retiré dans les limbes de ma mémoire comme le navire, au loin, s’enfonce dans l’horizon, si bien que je n’y pensai plus du tout au bout de quelques mois. La vie avait suivi son cours ; mon atelier était encombré de vieilleries à restaurer et mes longues soirées d’hiver fort occupées pour un certain temps.

Ce fut par hasard que j’appris la nouvelle, alors que je discutais avec une cliente potentielle lors du vernissage d’une exposition.

La dame à qui j’avais vendu la chaise avait trouvé la mort, quelques jours plus tôt, dans un accident de voiture. Un camion l’avait percuté de plein fouet et le choc, terrible, ne lui avait laissé aucune chance de survie : elle était décédée sur le coup, les os du corps pulvérisés par l’impact.

J’étais frappée de stupeur, incapable de balbutier un mot ni de formuler la moindre pensée. S’agissait-il d’une effroyable coïncidence ou la malédiction du Prince Noir venait-elle de prendre chair sous mes yeux ? Troublée, je quittai aussitôt la soirée pour me réfugier chez-moi, en proie à d’insolubles questions métaphysiques. L’avais-je tuée par omission ? Cette chaise était-elle vraiment maudite ? Non, tout cela était absurde !

Je me rendis le lendemain matin chez le veuf éploré pour lui présenter mes condoléances. L’homme bredouilla de vagues remerciements, les yeux rougis par le chagrin et la fatigue, puis m’entraîna dans son salon pour y prendre une boisson. Il me tint un discours sans queue ni tête sur la valeur de la vie et de l’amour, mais moi je n’avais d’yeux que pour la chaise du Prince, retirée dans un coin de la pièce, une pile de vieux livres posée dessus.

« Cette chaise est très jolie, me hasardais-je, sans déférence aucune pour le pauvre homme. Seriez-vous disposé à me la céder ?

– Je vous la donne » dit-il d’un ton lugubre.

Je passai la nuit à contempler la chaise du Prince Noir dans mon atelier, m’interrogeant sans cesse sur la véracité de cette malédiction. Ce n’était qu’une coïncidence. Il ne pouvait en être autrement…

A moins que ? Il me fallait en avoir le cœur net…

« Elle est vraiment confortable ! Dit la vieille dame en s’asseyant sur la chaise. Combien coûte-t-elle déjà ?

– Huit-cents dollars, lui souriais-je.

– Ce n’est franchement pas donné.

– Certes, mais c’est une pièce unique en son genre. Comme je vous le disais, elle date du dix-huitième siècle. Voyez comme elle a été remarquablement conservée ? »

La vieille fit la moue et acquiesça.

« Bon, je vous la prends », dit-elle en fouillant dans son sac à main.

Je la regardai s’éloigner, rayonnante de bonheur, me disant que la prochaine fois, je pourrais certainement en demander mille dollars.