« Oh, regarde grand-père, comme ils sont rigolos ! »

Le petit garçon colla son visage contre la glace, dévoré par l’excitation et la curiosité, un large sourire illuminant son visage comme s’il venait de recevoir l’un des derniers jouets à la mode. A travers l’épaisse paroie de verre s’ébattaient des petits Humains, minuscules et crasseux, s’amusant à se poursuivre et à se jeter des cailloux.

« Les Humains sont des animaux passionnants, acquiesça le grand-père du petit garçon en venant prendre place à côté de lui. Je t’avais dis que pour ton dixième anniversaire, je t’offrirai une Humanière. Chose promise, chose due !

– Youpie ! T’es vraiment trop génial grand-père ! »

Et c’est ainsi que le petit garçon repartit de l’animalerie avec, dans une grande boîte en carton, une dizaine d’Humains en pleine forme, mâles et femelles. Depuis une dizaine d’années, le commerce d’Humains sur la planète Belfort avait trouvé un essor fulgurant, si bien qu’il n’était plus rare de rencontrer quelqu’un disposant d’une jolie Humanière où gazouillait tranquillement toute une tribu. Cependant, s’il était facile de se procurer des Humains, les dresser était une toute autre paire de manches.

Aussitôt arrivé chez-lui, le petit garçon, aidé de son grand-père, aménagea un ancien aquarium pour la poignée d’Humains gesticulants et bruyants qui se mouvaient dans la boîte en carton. Selon le grand-père, qui disposait d’une grande expérience dans le domaine, « les Humains aiment bien les paysages variés, creuse donc ici, on y mettra de l’eau pour qu’ils s’y baignent, et là, on fera une grande motte de terre pour qu’ils s’amusent à l’escalader ! ».

Peu à peu, le paysage à l’intérieur du grand aquarium prit forme, constitué d’une sorte de petite montagne, d’une toute petite vallée et d’un minuscule lac. Le grand-père y avait ajouté des pierres et des sortes de petits arbres à la taille ridicule, car, d’après lui, « les Humains adorent fabriquer leur propre tanière et leurs outils ».

Vers la fin de l’après-midi, tout était paré, et il était d’ailleurs temps, à en juger les cris aigus de colère que poussaient les petits animaux, dans la chaleur et l’obscurité de leur carton. Le petit garçon en extirpa d’abord un par la tête et le laissa suspendu dans les airs entre ses doigts, riants.

« Ne fait pas ça ! Il faut toujours les prendre par la taille, délicatement, sinon tu peux les blesser et leur faire très mal.

– … D’accord », répondit le garçon en déposant la petite créature dans l’aquarium.

Un à un, chaque humain fut extirpé et déposé délicatement sur la terre ferme. Ils semblaient littéralement terrorisés, aussi se cachèrent-ils promptement dans les petits buissons éparpillés ci et là dans le bocal.

« Oh ben c’est nul ils se cachent et je peux pas les voir, maugréa le garçon.

– C’est normal, surtout ne les dérange pas, tu pourrais les faire mourir de peur. Bientôt, ils vont s’habituer à ta présence, ne t’inquiète pas.

– Mais ils mangent quoi ?

– Tu peux leur donner de la viande, des fruits, tout ce qu’on mange en fait. Ils ne sont pas bien difficiles, surtout quand ils ont faim. »

Plusieurs jours s’écoulèrent et le garçon passait le plus clair de son temps devant l’aquarium de verre, à tenter d’apercevoir un Humain non apeuré. Puis la semaine passa, puis une deuxième, si bien que l’enfant perdait véritablement patience. Enfin, au bout de ces deux semaines, la petite tribu commença à faire des excursions en plein jour, au grand émerveillement du garçon.

Son grand-père avait dit vrai : les Humains s’étaient habitués à sa présence. Ils avaient peu à peu construit de leurs petites pattes habiles une véritable hutte en bois et en terre séchée et tout un tas d’outils minuscules absolument adorables. Un jour, le garçon retrouva l’une des petites créatures sans vie, flottant dans l’eau ; « des choses qui arrivent », commenta le grand-père en tentant de consoler le garçon en larmes.

Comme le garçon semblait bien s’occuper de ses petits protégés, le grand-père lui acheta un aquarium beaucoup plus grand avec une dizaine d’autres Humains. La rencontre avec les étrangers s’est d’abord effectuée avec méfiance, mais les premiers Humains ayant peuplé l’aquarium finirent par s’habituer à cette nouvelle présence de congénères et les acceptèrent au sein de leur petite tribu. D’ailleurs, choses incroyable, les étrangers apportèrent même leurs propres habitudes et coutumes, qui se mélangèrent à celles déjà existantes.

Les mois passaient, la tribu Humaine du garçon grossissait, constituée d’Humains achetés ci et là. Mais le garçon avait fini par se lasser du spectacle et allait les voir de moins en moins souvent… Si bien que les petits animaux durent pour la première fois affronter la famine. Lorsque l’enfant se rappela soudainement qu’il devait leur donner à manger plus d’une semaine après, il retrouva deux ou trois Humains à moitié dévorés et morts par terre. Fort heureusement pour l’avenir de ces créatures, le grand-père vint à leur rescousse et fit la morale à son petit-fils…

Mais il fallait croire que le mal était déjà fait. Le garçon, intrigué, assistait à la montée en puissance d’un de ces petits animaux, qui copulait sans vergogne avec toutes les femelles et agressait parfois violemment les autres mâles. Un jour, il le surprit même en train d’écraser la tête à grands coups de pierre à l’un des jeunes mâles ; il n’en fallait pas plus pour que le petit garçon se saisisse du vilain animal, n’aimant pas que l’on fasse du mal à ses Humains. Il décida alors de procéder à une punition exemplaire avec le mâle dominant, se munit d’un ciseau, et coupa petit à petit les membres de la vilaine créature qui meuglait de douleur.

Le reste de la tribu fut si reconnaissante du geste que, étrangement, elle se mettait à genoux et semblait psalmodier lorsque l’enfant collait son visage contre la vitre. Le grand-père fut surprit ; « bravo ! Ils te prennent pour un dieu. Il faut plusieurs années d’élevage pour arriver à un tel résultat normalement ! ».

L’enfant se sentait surpuissant ; ce n’était pas tous les jours que l’on était prit pour un dieu. Il se mit à se comporter comme tel, punissant les Humains qu’il considérait comme avoir fauté, ou les comblant de cadeaux quand ils se comportaient comme il le souhaitait. Parallèlement, le petit garçon avait fini par développer une attirance malsaine pour la torture de ces créatures, sûrement issue de la sensation de surpuissance lors du découpage du mâle dominant.

Il se mit alors à prendre de temps à autres un Humain, et à jouer avec, le faisant chauffer sur la gazinière, l’ébouillantant, le plaçant dans un micro-ondes ou le congelant, parfois même l’écrabouillant sous sa chaussure. Et ça, c’était beaucoup plus drôle que de s’en occuper.

Les survivants prièrent de plus belle leur dieu, redoutant son courroux et allant jusqu’à livrer l’un des leurs de leur propre chef en le ligotant et en le laissant en pleine nature au milieu de leur bocal. Cela amusa beaucoup l’enfant qui les récompensa pour le geste, et enterra vivant dans le jardin le pauvre malheureux ligoté.

Ce manège se poursuivit plusieurs mois et les survivants de la tribu commençaient à se compter sur les doigts des mains, jusqu’à ce que les parents du petit garçon le surprenne un beau jour entrain de coller vivante une femelle qui couinait d’horreur, immobilisée sur une planchette en bois et engluée jusqu’à la tête.

Les parents se fâchèrent très fort et jugèrent que leur fils n’était pas encore assez responsable pour s’occuper d’une Humanière. Le petit garçon fut finalement punit et le reste des Humains, la mère ne sachant qu’en faire, fut jeté aux toilettes.

L’histoire ne dit pas si des survivants réchappèrent au dangereux parcours des canalisations et à la plongée dans les égouts nauséabonds. Il y est seulement indiqué que beaucoup d’Humains sont morts, et que ceux qui ne finissent pas aux toilettes se retrouvent abandonnés dans leur coin d’univers.