Je me nomme Hubert Boullin, et je suis jardinier. C’est un métier que j’exerce depuis longtemps avec une grande passion ; les plantes, c’est ma vie ! Comme je m’occupe d’elles avec le plus grand soin, j’ai longtemps pensé qu’elles m’aimaient au moins autant que je les aimaient, elles. Mais en réalité, il n’en était rien.

Un beau matin, tandis que je rentrais dans ma serre, je fus soudainement accueillis par un mot assez grossier. Ma première réaction fut évidemment de demander qui se trouvait là et, bien que j’eus inspecté tous les recoins, je ne découvris nul part trace d’un être humain. C’est alors avec une profonde interrogation que je me mis à travailler, me demandant si ce n’était pas mon imagination qui m’avait jouée là un tour.

Mais le lendemain, j’eus droit au même phénomène, et le surlendemain encore ! A chaque fois, je fouillais les recoins de la serre, à chaque fois, la même évidence s’imposait : personne. Me croyant fou, je dois avouer que je n’ai pas tardé à me rendre directement chez mon médecin, qui m’a aussitôt diagnostiqué un surmenage et m’a prescrit quelques médicaments. Un surmenage… Oui, ça doit être ça.

A partir de ce jour-là, tout était semble-t-il rentré dans l’ordre. Jusqu’au jour où, par un après-midi pluvieux, je taillais les branches d’un de mes bonsaï, pensif, avec la cinquième symphonie de Beethoven en guise de fond de musique. Soudain, à mon grand étonnement, le bonsaï se mit à frémir, suivit de ses autres camarades qui étaient alignés à côté de lui.

« Tu vas nous le payer ! A mort ! Hurlèrent les minuscules arbustes.

Poussant un cri de terreur, je reculai, les yeux ronds et hagards, jusqu’à m’empêtrer dans mon beau et grand pachira qui en profita pour me ligoter les poignets à l’aide de ses feuilles. Le pachira sembla pousser un grand rire sadique et caverneux, tandis que les bonsaï, au prix d’efforts surhumains, se hissèrent de leurs pots et rampèrent en direction de mes pieds, l’un d’entre eux portant une paire de ciseaux aux branches.

– Allez-vous en ! Hurlais-je. Qu’est-ce que vous me voulez !

– Nous allons te découper comme tu le fais depuis des années avec nous ! Rétorqua un bonsaï, le plus petit d’entre eux.

– Et moi, je t’enfermerai après dans un placard pendant un mois sans te nourrir, comme toi qui a prétexté que tu m’avais oublié dans mon coin ! Cria un bonsaï chétif.

Toutes les plantes dans ma serre frémirent. Certaines quittaient leur pot, utilisant leurs racines pour se mouvoir, tandis que d’autres me traitaient de tous les noms. Seule une rare minorité tentait tant bien que mal d’assurer ma défense.

– C’est un bon Humain ! Il y a pire quand même ! Argumenta mon massif de rosiers.

– Qu’il crève ce sadique ! Couinèrent les tulipes dans leur bac.

Loin de vouloir attendre leur jugement sur ma sentence, je me débattis comme un diable et arracha les feuilles du pachira qui me retenaient prisonnier. Celui-ci poussa un cri rageur, tandis que les dizaines de bonsaï hurlèrent un nouveau « sus au tyran ! ». Totalement ivre de peur, je pris mes jambes à mon goût et fuyais sans demander mon reste.

Déambulant dans la rue, je tentais de reprendre mes esprits. Bon sang, un végétal ne parle pas ! Soit tout ceci était désespérément réel, soit je devenais complètement fou. Et je ne savais pourquoi, je penchais plus pour la première solution.

M’arrêtant cinq minutes contre un chêne, je sentis soudain une branche s’abattre sur mon fessier, avec une voix gutturale qui me fit :

« Eh oh, mon vieux, va te trouver un autre reposoir !

Étonné, je reculai, incrédule, fixant le tronc. Celui-ci se secoua quelques secondes pour faire partir les gouttelettes qui ruisselaient dans ses branches, puis se pencha vers moi :

– Tu es sourd ou quoi ? Ici c’est chez-moi, alors dégage.

Poussant un nouveau cri de terreur, je partis aussi vite que je pus à l’opposé du chêne. Le monde devenait-il fou ? Mais qu’est-ce qu’il se passait à la fin ? Soudain, tandis que je courais, la porte d’une des maisons à ma droite s’ouvrit et une femme terrorisée en sortit : des bégonias s’étaient accrochés à ses jambes, tandis que d’autres lui couraient après en scandant un « à mort ! À mort ! ». Ailleurs, des arbres aplatissaient des voitures, prétextant qu’ils en avaient assez de se prendre des gaz d’échappement dans le visage ; des jonquilles étouffaient un teckel, jalouses qu’il soit le préféré de leur maîtresse ; ou encore, un minuscule sapin criait de toutes ses forces qu’il avait besoin que son terreau soit changé. Le monde du végétal avait enfin décidé de se rebeller après tant de mauvais traitements de la part de l’homme.

Les jours qui suivirent devinrent l’enfer. Les informations à la télé n’avaient de cesse de narrer le soulèvement des végétaux partout dans le monde, qui virait en véritable révolution. M’arrêtant cinq minutes devant la vitrine d’un magasin d’électroménagers, je vis sur un écran un journaliste dans la rue, désignant du doigt une bataille qui faisait rage non-loin : une cohorte de CRS qui tentaient de se protéger des rafales d’épines lancées par une armée de cactus. Puis le présentateur télé narra le triste sort des fermiers Brésiliens, enterrés vivants par une gigantesque armée d’arbres d’Amazonie.

Premier témoin de cette guerre sans merci, je me sentais impuissant. Que pouvaient les hommes contre un tel déferlement, une telle haine accumulée depuis des siècles ?

Plus les jours passaient, plus le chaos était palpable et environnant. On racontait que certaines villes, assiégées depuis plusieurs jours, avaient finies par tomber aux mains de l’Armée de Libération des Végétaux ; les habitants Humains avaient alors été réduits en esclavage et se sont vus obligés de servir leurs nouveaux maîtres, et ceux qui ne se soumettaient pas étaient tout bêtement réduits au silence. Les différentes armées humaines, mobilisées et coalisées, essuyaient chaque jours des pertes. Les hommes, la peur au ventre, se retranchaient chez-eux et accumulaient les vivres, tandis que les différents gouvernements peinaient à faire face à la crise.

Pour ma part, j’avais migré vers une bourgade du sud, Fleury-les-Pins, où je m’étais porté volontaire pour rejoindre une petite milice de sécurité. Il fallait que je me rende utile, c’était même une nécessité pour moi. Qui plus est, ma connaissance du monde végétal nous conférait un avantage certain sur l’ennemi, et avait fait de moi une sorte de grand spécialiste pour élaborer des plans stratégiques. Ainsi, par deux fois et grâce à moi, nous avons repoussés victorieusement une petite armée de ronces venues des bois alentours. Ces deux batailles furent acharnées et il fallut déplorer plusieurs blessés de notre côté.

Tandis que le monde s’écroulait, les survivants s’organisaient. Oh, bien sûr, les hommes n’avaient pas dit leur dernier mot ; nombre d’états étaient encore debout et se battaient pour le moindre lopin de terre. Certains groupuscules renégats avaient même jurés allégeance à leurs nouveaux maîtres et aidaient les stratèges végétaux à combattre les armées humaines, grâce à leurs connaissances profondes de la société des hommes. Mais à la grande surprise des humains, l’inverse s’était également produit ! Certes minoritaires, plusieurs clans de plantes jugeaient intolérable que les hommes soient détruits et avaient décidées de se joindre aux armées des différents gouvernements pour battre leurs sœurs. Tout ceci sans oublier les humains et les plantes pacifistes qui, eux, manifestaient pour une entente entre les peuples et en faveur d’une paix durable.

À Fleury-les-Pins, la vie avait reprit son cours. Les hordes barbares de plantes qui rôdaient à proximité n’osaient plus lancer d’offensives sur notre ville après les deux belles déculottées qu’elles avaient essuyées. N’étant pas idiots, nous savions pertinemment qu’il fallait faire quelques concessions aux peuples végétaux moins guerriers pour pouvoir continuer à vivre. Nous signâmes alors quelques traités avec le Chêne Gavera, un arbre très ancien et très sage qui avait beaucoup d’influence parmi les armées végétales de libération du sud. Grâce à lui, nous pûmes avoir de nouveau des légumes et des fruits à consommer, ce qui nous faisait cruellement défaut depuis plusieurs mois, ainsi que du café notamment. On ne s’en rend pas vraiment compte, mais c’est fou ce que peuvent avoir comme impact ces différents produits sur l’homme. En échange, nous libérâmes plusieurs prisonniers, et avons promis de respecter la vie et les mœurs de leur peuple.

Imitant notre exemple qui s’avéra très fructueux en termes d’aboutissements, les villes et villages signèrent à leur tour des accords avec les clans végétaux environnants, puis ce fut le tour des gouvernements eux-même. Le monde entier avait fini par s’apercevoir que la collaboration était préférable à une guerre qui générait des morts sans fin, mais jamais la victoire.

Bien sûr, les plantes comme les hommes comptaient leurs extrémistes, qui eux prônaient un anéantissement total de l’ennemi. Leurs discours se résumaient généralement à « Ils ont voulus la guerre, alors ils vont l’avoir ces salopards ».

Le monde des hommes avait désormais franchit un cap où il n’était plus possible de revenir en arrière. Les industriels se voyaient forcés de ne plus couper un seul arbre ; les champs de maïs négociaient avec les paysans ; les scieries, désignées comme véritable camps de bouchers, avaient fermées. Au sein même des villes déambulaient à présent hommes et plantes, certains se trouvant même dans une entente cordiale, et les villes elles-mêmes étant obligées de s’adapter pour allier modernité et végétal. Les jardineries étaient fermées, considérées comme de véritables marchés aux esclaves.

Bien entendu, il y eut des heurts à ce sujet. Humains ou plantes se plaignaient parfois de voir leurs droits bafoués, ou réclamaient davantage de libertés. Pour éviter un nouvel embrasement, les grands dirigeants végétaux et humains se réunirent lors d’un grand sommet, à New York, pour décider des clauses d’un grand traité : le Traité International des Peuples de la Terre. Celui-ci, prenant la forme d’un véritable code législatif, définissait les droits et devoirs des hommes et plantes. Les hommes avaient également consentis à laisser le Sahara aux végétaux, afin qu’ils puissent le repeupler et former une véritable nation en son sein.

Finalement, au bout de quelques années, les multiples tensions retombèrent : la guerre du végétal était terminée. Des plaques commémoratives de cet événement incroyable furent élevées ci et là, afin de se rappeler que plus rien ne serait désormais jamais comme avant.

Nul ne sait si, au final, cette révolte fut bénéfique. Certains affirmèrent que ce soulèvement provoqué par Mère Nature changea radicalement la mentalité des hommes pour les forcer à respecter leur environnement. D’autres, plus nostalgiques, regrettaient les temps anciens où les plantes demeuraient immuables dans leurs pots de terre.

Quoi qu’il en soit, l’Homme s’était éveillé à une conscience nouvelle, et rien n’était plus étonnant que ce petit bout de planète perdu dans l’univers, où chacun des deux plus grands représentants des espèces sur terre avaient finalement trouvé l’équilibre de l’entente parfaite.