« Rends-le-moi Stevie !

– Et pourquoi je ferai ça d’abord, hein ?

– Mais… parce que c’est mon jouet ! »

Alexis agitait vainement ses mains pour attraper son Action Man, lequel était mis hors de portée par son grand-frère. La malheureuse figurine, dépouillée de son treillis militaire, ballotait en sous-vêtements de tous côtés. Stephan riait à s’en décrocher la mâchoire ; ennuyer son petit frère était l’un de ses passe-temps préférés.

« Mais euuuuh !

– Je crois que ton copain va venir avec moi. Qu’est-ce que t’en dit Marcel ? »

La poupée, qui avait été baptisée ainsi dieu sait pourquoi, opina du chef sous ses doigts :

« T’as vu ? Il est d’accord !

– C’est vraiment n’importe quoi ! Rends-le-moi tout de suite ou je le dis à maman ! »

La menace faisait toujours son petit effet, et Alexis savait maintenant l’utiliser à bon escient. Maman, cette arme redoutable et bien pratique qui, souvent, faisait chanceler ce grand dadet de douze ans. Celui-ci fit une moue contrariée et jaugea son petit frère pour savoir s’il mettrait sa menace à exécution.

« Pff. Pourquoi t’y tiens à ce vieux machin ? Tu vas bientôt en avoir un autre.

– Donne-moi Marcel, et pis ça te regarde pas d’abord ! »

Les yeux de Stephan s’agrandirent soudain de surprise et il jeta sans crier gare l’Action Man sur le parquet.

« Marceeeeel ! Cria Alexis.

– On se calme les enfants ! Et descendez s’il-vous-plaît ; il est hors de question que vous passiez le réveillon dans votre chambre !

– Oui maman », dirent-ils en chœur.

La poupée serrée contre sa poitrine, Alexis tira la langue à son frère et ce dernier lui renvoya un regard chargé de colère ; il savait que ce geste avait le don de l’agacer. Hélas, ni l’un ni l’autre ne pouvait reprendre les hostilités en présence de

maman, aussi descendirent-ils les escaliers dans un silence tout relatif :

« Tu vas me le payer, sale mioche.

– J’le dirai à maman !

– Et moi je vais décapiter ton Marcel ! » Ricana Stephan.

La salle à manger fourmillait d’un joyeux brouhaha où se mêlaient éclats de rire et couverts entrechoqués ; le salon, tout à côté, bruissait quant à lui du ronronnement de la télévision. Sophie, leur cousine de trois ans, était sagement endormie devant une émission de variété, à peine dérangée par le tintamarre des adultes. Mamie Laure passa devant Nicolas les bras chargés d’assiettes.

« Tiens, tiens ! Vous revoilà mes poussins ! Vous êtes revenus pour le dessert ?

– Le dessert ? Dit Stephan avec intérêt. On mange quoi ?

– C’est au choix : bûche ou gâteau. Il y a aussi du pain d’épice si vous voulez.

– J’ai plus faim ! Bailla Alexis.

– Du pain d’épice, c’est vrai ? J’en veux bien alors.

– Patiente cinq minutes mon chéri, tu veux ? »

Stephan acquiesça et ses yeux se posèrent sur l’immense sapin de Noël qui brillait de mille feux à côté de la cheminée. Naturellement, les cadeaux n’y étaient pas encore.

« Vivement demain que j’ai ma console.

– Ça m’étonnerait que tu l’aies. T’es méchant avec moi. »

Un sourire féroce éclaira le visage de Stephan :

« Et pourquoi j’aurai pas ma console, monsieur je-sais-tout ?

– C’est le père Noël qui le dit. Y’a que les enfants sages qu’ont des cadeaux.

– T’es qu’un gros nul. Le père Noël existe pas, c’est les parents. »

Alexis eut un cri scandalisé et broya Marcel sous son étreinte :

« N’importe quoi ! T’es qu’un menteur !

– Non. C’est vrai. Pis d’façon… D’façon, le père Noël est mort depuis longtemps.

– Mamaaaaaan !

– Stephan, arrête de raconter des bêtises à ton frère ! » Aboya son père.

Le garçonnet jubila et tira de nouveau la langue à Stephan. Il ne fut malheureusement pas assez discret et l’autorité paternelle sévit en conséquence :

« Ça vaut aussi pour toi ! Tenez-vous tranquilles deux minutes ou je sens qu’il va y avoir une distribution gratuite de taloches ! »

Contrarié, Alexis fronça les sourcils et abandonna son frère à ses gloutonneries d’épice. Il se jeta sur le canapé en prenant soin de poser Marcel à côté de lui.

« T’en fais pas mon vieux. Je vais essayer de retrouver tes habits de soldat. »

La poupée accueillit la nouvelle avec un silence enchanté. Alexis adorait Marcel depuis qu’il l’avait reçu l’année dernière pour ses sept ans ; ils avaient ensemble combattu et déjoué les plans infâmes du terrible Docteur X, qu’il possédait aussi, et qu’il trouvait d’ailleurs super cool (c’était ses mots, super cool) parce qu’il avait la moitié du ventre arraché, et que l’on voyait à l’intérieur des boyaux, des vrais, verts avec du liquide dedans. Bien sûr, aussi super cool soit-il, Docteur X ne gagnait jamais : Marcel triomphait toujours des situations les plus désespérées à l’aide d’un lance-roquette ou de son éternel ami Cartouche, un G.I Joe petit mais costaud.

« Et demain, le père Noël va t’apporter un copain ! Tu vas voir, ça va être troooop cool ! »

Empoignant Marcel par la taille, Alexis le fit voler dans les airs. Ça aussi, ça faisait parti de ses pouvoirs secrets. Stephen surgit à ce moment-là, les joues pleines de la tranche de pain d’épice qu’il tenait dans ses doigts.

« T’es ridicule avec ton machin en plastique. » Postillonna-t-il.

Jetant un coup d’œil à sa cousine, il s’approcha d’Alexis avec un air malicieux.

« Dit, si tu lui tires les couettes, je te donne dix mille dollars.

– Ça va pas non ? Et pis t’as même pas autant d’argent !

– Qu’est-ce que t’en sais ? T’es une vraie poule mouillée !

– N’importe quoi ! »

Son frère ricana et mit ses mains sous ses aisselles :

« Si, t’es un trouillard ! Cot cot cot ! Je suis une poule mouillée !

– Fiche-moi la paix Steph ! »

Le garçonnet bondit du canapé et trouva refuge sous le sapin. Il était exaspéré par les incessantes mesquineries de son frère. Il voulait qu’on les laisse tranquille, lui et Marcel. Il voulait qu’on le laisse dans son monde à lui, à se délecter de l’impatience qu’il tirait de l’attente des cadeaux du père Noël. Mais Stephen n’avait pas l’air de vouloir abandonner son passe-temps favori ; les yeux rieurs, il cherchait un nouveau moyen d’ennuyer son petit frère.

« Pourquoi est-ce que tu regardes le sapin comme ça ?

– Laisse-moi tranquille.

– Ben répond un peu !

– Mais pour rien ! Je pense aux cadeaux du père Noël, c’est tout. »

Stephen toucha les aiguilles de pin, pensif. Puis il dit d’un ton solennel :

« Je te dis que tu en auras pas.

– Arrête de dire n’importe quoi ! Pourquoi j’en aurai pas d’abord, hein ? »

Son frère laissa courir un silence, comme s’il hésitait à répondre.

« Parce que, dit-il en inspectant le dessous du sapin.

– Parce que quoi ?

– Ben parce que. Me pose pas de questions, j’ai pas le droit d’en parler. »

Alexis ne savait plus quoi penser. Il se doutait que son frère se jouait encore de lui, mais sa curiosité était tout de même piquée au vif.

« Allez ! Dit ! Pourquoi j’aurai pas de cadeaux ? »

Un bref rictus s’étira sur le visage de Stephen. Il se releva et, bras croisés, plongea son regard à travers la fenêtre, dehors, où la nuit pleurait des flocons de neige.

« Ben je te l’ai dit tout à l’heure, mais tu m’as pas cru. Le père Noël est mort. C’est vrai, c’est pas des blagues. »

La bouche d’Alexis s’ouvrit en un « o » silencieux et il recula, horrifié.

« Tu mens !

– Non, je te le jure. Il est mort… »

Feignant la tristesse, Stephen s’assit sur le canapé, dos tourné au garçon.

« C’est son jumeau maléfique qui l’a tué, il y a bien longtemps…

– Ça existe pas ! »

Stephen acquiesça d’un air morose :

“Oh que si, il existe. Son jumeau maléfique était jaloux. Il n’avait droit à rien ; les lutins le détestait parce qu’il était moche et pauvre. C’était toujours le père Noël qui avait le droit de distribuer les cadeaux. Et lui, ben il le regardait s’envoler avec son traineau tous les hivers, seul et triste, et terriblement jaloux… »

Il laissa planer un silence avant de reprendre :

« Alors, un jour, le jumeau maléfique a tué le père Noël pour prendre sa place. Hop, il lui a tranché la tête. Comme ça, clac !

– Tu… Tu mens…

– Je te jure que cette fois c’est vrai. »

Stephen se leva et se dirigea lentement vers son frère.

« Le jumeau maléfique était content… Il s’était enfin débarrassé de son abominable frangin. Puis il a chassé tous les lutins de la maison et… et il s’est habillé avec de la soie pour montrer qu’il était devenu très riche et très puissant.

– De… la soie ?…

– Tu chercheras dans le dictionnaire.

– Mais…

– Chut. Maintenant, c’est le père Noël maléfique qui distribue les cadeaux. Sauf que… Sauf qu’il n’aime pas beaucoup les petits enfants… Les parents le savent, c’est pour ça qu’ils le laissent pas rentrer et qu’ils achètent eux-mêmes les cadeaux. Et pour ne pas rendre triste les enfants, ils disent que le vrai père Noël est encore vivant…

– N… Non…

– Si… Le père Noël maléfique déteste les enfants. Et s’il te surprend réveillé le soir de Noël… »

Alexis plaqua ses deux mains sur sa bouche, les yeux exorbités.

« … Il te mange tout crû !

Mamaaaaaaan ! »

Hurlant d’une voix stridente, Alexis déguerpit du salon, les traits déformés par l’épouvante. Il avait eu si peur qu’il en avait oublié Marcel sur le canapé.

Stephen ricana longtemps, le plaisir à peine entaché par la correction parentale qu’il savait bientôt arriver. Ce débile était tellement crédule !

Son rire s’évanouit peu à peu tandis qu’il scrutait les ténèbres au-dehors…

Il avait la désagréable impression d’être observé.

Stephen papillonna des paupières et, le cœur palpitant, quitta rapidement la pièce.

Pour le meilleur ou pour le pire…