Perché au premier étage d’une vieille baraque croulante de vétusté, François Bignou se tenait immobile, tout le long du jour, face à une grande fenêtre crasseuse lézardée d’une profonde entaille sur le côté droit. Les yeux rongés par une cataracte sévère, le pauvre homme n’y voyait plus depuis longtemps ; noyé dans une mer de ténèbres, il était condamné à la réminiscence d’images estompées par les âges pour rassasier son insatiable besoin de voir. Car, s’il était bien une chose que François Bignou aimait à faire, du temps où il était bien voyant, c’était de toucher délicatement le paysage de ses yeux malades ; et, aujourd’hui, tenaillé par une soif de voir impossible, s’imaginait pouvoir recouvrer la vue en demeurant face à son antique fenêtre.

L’attente n’y faisant rien, il avait psalmodié de longues prières, acheté des talismans de plastique qui ornaient maintenant son cou décharné, allumé des cierges rouges et sacrifié des nourrissons au Dieu Sombre, Nyarlathotep. Tout cela n’eut aucun effet malgré toute la bonne volonté qu’il employa. Alors, en dépit de cause, François Bignou se mit en quête d’yeux à dévorer, toujours plus de lobes oculaires, après avoir entendu une rumeur affirmant que cela guérissait les aveugles de leur mal. Ainsi, accroupi au fin fond de sa cave décrépie, le vieil homme mâchouillait des yeux, l’air contrarié et la bouche pleine de nerfs sanglants, du liquide cristallin coulant au coin  de ses lèvres. A ses côtés hurlait, attaché, le pauvre bougre à qui l’on avait arraché les yeux de ses orbites. François le laissait gisant et, d’une voix naïve, lui demandait le plus simplement du monde s’il ne connaissait pas d’autres gens susceptibles de lui fournir le met qu’il prisait tant.

Arriva un moment où François Bignou perdit définitivement la raison, s’il n’était pas déjà un tant soit peu dément. Il récoltait des yeux comme l’on cueille des champignons, puis s’en faisait des colliers ou des bracelets macabres qui, chaque jour, pourrissaient davantage au coucher du soleil. Coquet, François se confectionna même des boucles d’oreille, solidement harnachées aux lobes par des nerfs d’acier. Face à l’unique miroir de sa demeure, dont le teint s’était flétri depuis bien longtemps, François se perdait en compliments : qu’il était beau ! Qu’il était magnifique ! Il se rêvait paré d’yeux d’or et drapé du pourpre impérial : c’était lui, le roi des aveugles !

Après avoir ingurgité des centaines d’yeux, François Bignou dut se rendre à la terrible évidence : il n’avait toujours pas retrouvé la vue. Ses bijoux de chair humaine parfumaient maintenant son corps d’une rance odeur de charogne desséchée, ce qui, conjugué à son sens de l’odorat surdéveloppé, le rendait malade à en crever. Désespéré, le pauvre homme se débarrassa de ses talismans puis, dans un sursaut d’aigre amertume, s’enfonça les doigts dans les orbites pour en extraire ses propres lobes oculaires. Il en était effectivement parvenu à la conclusion que s’il n’y voyait toujours pas, c’était à cause de ses yeux malades qu’il lui fallait remplacer. François les dévora d’une traite pour ensuite passer différentes annonces qui, toutes, comportaient un message semblable : « Cherche yeux vigoureux pour m’aider à recouvrer la vue ».

De nombreuses personnes répondirent à son appel, hommes, femmes, enfants, tous désireux d’offrir leurs yeux à François Bignou. Celui-ci les accueilli avec gratitude et, après un coup de bistouri bien ajusté, se fourrait un œil fraichement récolté dans l’une de ses orbites creuses. Etrange spectacle que ce vieillard hystérique s’amusant à changer d’yeux humains de toutes les tailles et de toutes les couleurs, comme on pose un œil de verre à un borgne maussade, possédé par l’idée folle de voir à nouveau ! Une fois qu’il avait constaté l’inefficacité de sa paire d’yeux, François les balançait en l’air comme l’on jette du linge sale, puis accueillait les nouveaux arrivants pour leur cisailler les orbites d’une main tremblante. Cet horrible manège dura de nombreux jours, si bien que d’innombrables yeux jonchèrent maintenant le plancher poussiéreux, par endroits écrasés par des semelles de chaussures fébriles.

Au final, tous les efforts insensés de François Bignou restèrent vains. Désespéré, incapable de pleurer, le vieil homme tâtonna le long du mur pour retrouver le chemin de sa fenêtre favorite.

Et, consumé par le vain espoir de promener à nouveau son regard sur les effluves de la vie, demeura ainsi pétrifié jusqu’à ce que la mort vienne le faucher.