Bel établissement que voilà, avec sa façade grise et dégarnie, ses murs décrépis et l’âcre odeur du désespoir qui tourbillonne en ces lieux d’infamie !

Ouvrez donc la porte grinçante, descendez de quelques marches et vous voilà dans l’antre de la souffrance. Ici, point de bonheur. Les murs transpirent l’incertitude et l’amertume passée, présente et future. Pétris de malheurs, les clients sont courbés sur leurs tables usées, la mine déconfite et des yeux éteints roulant dans leurs ternes orbites. Ah ! Les voilà tous pareils à des mannequins, tristes sires inanimés dont le cœur jadis palpitant n’est plus qu’une pierre dure et froide !

Tournez votre tête, regardez. Cet homme que voilà a perdu sa femme et sa fille dans un terrible accident hier. Jadis optimiste, il est devenu le symbole de la rancœur haineuse. Il empeste l’alcool et le désespoir. Ne vous attardez pas sur sa malheureuse figure, il se suicidera demain.

Cette jeune femme là-bas a été brisée par l’amour. Sa vie est une déception sentimentale. Le cœur balloté par Cupidon, la voilà trahie et déçue, un arrière-goût amer lui restant au travers de la gorge. Humaine ? Non, elle ne l’est plus. La voilà pareille à une loque, inexpressive et terrifiée par un avenir incertain. Incapable de pleurer car ayant depuis trop longtemps tari ses larmes, son histoire n’est que trop familière en ces lieux maudits.

Ce vieil homme puant le tabac au fond a été trahi à de maintes reprises, bercé jadis par les promesses d’un futur heureux. Il n’a plus aucune illusion sur le genre humain.

Allez-y, faites quelques pas encore : puisque vous voilà entré en enfer, ayez le courage d’y pénétrer jusqu’en son sein.

Vous y trouverez la lie humaine, des gens qui ne sont plus des hommes. Sombres figures brisées, noyées dans un chaos ambiant, elles souffrent toutes en silence et pas une n’ira se plaindre à son infortuné voisin. Car une fois les abysses du désespoir atteintes, il suffit d’un regard pour comprendre l’autre…

Envolées, perdues sont les illusions. Ce café est une réalité mesquine, une dangereuse plaie ouverte sur le monde où sont englués malades et dépressifs de la société, rappelés à une lumière brûlante, écartés d’une vie tranquille et douce où le faux-semblant pullule.

Bienvenue au café des Illusions Perdues.