Hlaa régnait depuis des temps immémoriaux du haut de la grande tour du fief Vaam-Zu, dominant le vaste désert alentour que le soleil rôtissait lentement le jour de ses rayons acérés. Le château en lui-même, minutieux assemblage de pierres lisses et ocre, surplombait un vaste réseau de falaises escarpées aussi sûrement trouées et creusées que pouvait l’être un morceau de bois dévoré par les termites. Non loin se trouvait un vaste océan tranquille, l’allure impériale, où ses vagues aux douces lueurs bleues venait s’échouer paisiblement sur un immense littoral de sable blanc. Etrange conjugaison que ce désert et cette mer dont la nature même les opposait radicalement l’un de l’autre ; et pourtant, chacun appelait au calme et à la méditation intérieure, liés par la silencieuse harmonie des âmes s’envolant vers une dimension céleste supérieure.

La citadelle de Vaam-Zu, humble en proportions et dénuée de tout habitant superflu, abritant simplement le seigneur Hlaa, n’affichait aucune intention belliqueuse à l’égard des voyageurs perdus au sein du désert. Il eût même été orgueilleux de prétendre pouvoir comprendre le fonctionnement ou l’objectif de la forteresse. Les raisons de sa présence échappaient au plus rusé des mortels : ses aspirations étaient inaccessibles aux esprits les mieux conçus. De mémoire d’homme, la citadelle a toujours existée dans le désert, défiant les affres impérieux du temps et le sable bouillonnant, l’air marin chargé d’un sel agressif et corrosif, bloc de pierre figé dans l’éternité.

Le seigneur Hlaa lui-même était à l’image de sa résidence, aussi sûrement usé et ancien que les antiques bâtisses, impassible comme ses remparts, le mystère l’enveloppant de son manteau énigmatique. On ne le voyait que très rarement au-dehors ; cette fascinante créature passait le plus clair de son temps reclus au sommet de la grande tour, puisant dans le ciel un savoir intarissable pour mener à bien quelque projet hermétique au genre humain. Infatigable, il demeurait toujours occupé, naviguant dans les allées d’immenses bibliothèques poussiéreuses où s’entassaient des grimoires sans nom à la langue ou l’écriture indéchiffrable. Le sol frémissait de vieux papiers balayés par le mistral désertique s’engouffrant dans les ouvertures béantes des créneaux, papiers et croquis ancestraux porteurs d’erreurs et d’errances spirituelles justifiant leur abandon. Au beau milieu se trouvait un large et grand bureau façonné à partir d’un quelconque bois inconnu. D’innombrables feuilles de papier jaunies s’y entassaient dans le désordre le plus absolu, couvertes de symboles et d’écritures ésotériques que personne, pas même Hlaa, n’aurait su expliquer au profane non-initié. Sur un coin de la table reposait un grand chandelier d’argent dégoulinant de cire ; la bougie éternelle brûlait sans cesse et ne mourrait jamais.

Parfois, lorsque venait le crépuscule, le seigneur Hlaa se hasardait à quitter son antre pour gagner le rivage de l’océan infini où la paix intérieure se diluait dans les vastes eaux turquoise. Là, assit sur son trône de pierre, il contemplait tristement la chute de l’astre solaire dans une mer sans vagues, les yeux empreints d’une solennité hiératique. Lorsqu’il en avait le cœur, il quittait sa méditation silencieuse et faisait surgir du sable d’immenses statues aux formes estompées, majestueuses dans leurs traits lisses et généreux, royales dans leurs expressions divines s’élevant par-delà la mer, vers l’infini du ciel étoilé où la raison cesse d’exister. Ephémères sculptures de sable qui, le matin venu, se désagrégeaient sous l’assaut conjugué de l’eau sacrilège et du vent impie. Le seigneur Hlaa assistait à la destruction de ses œuvres grandioses dans un profond silence que seul venait trahir le mugissement de l’océan, puis regagnait sa tour harcelé de questions insolubles à lesquelles seulement une pouvait-il se risquer à répondre : quel que soit le temps nécessaire, chaque chose trouve sa finitude.

Et prenant conscience de cet amer constat, le seigneur Hlaa se prit à désirer l’éternité.