Engoncé tout au fond de son trône en or massif, le Roi Jaune, agacé, tapotait nerveusement l’accoudoir, la mine crispée et les yeux balayant la salle d’audience d’une manière frénétique. Ses pensées se bousculaient sans cesse, ne pouvant en saisir ne serait-ce qu’une seule, s’y attarder, la développer. Non, il était fébrile, agité, fiévreux. Las aussi. Ah ! Quelle ironie. Lui, le Maître de l’Univers. Un Dieu vivant. Celui qui avait triomphé d’une myriade de mondes, de peuples, de civilisations ; qui avait imposé sa Loi, ses codes, ses principes. Celui qui avait transcendé même la mort, cette peur antique des êtres vivants.

Dans quel état était-il maintenant ! Sa superbe avait disparue. Il pouvait être paré des vêtements les plus raffinés, les plus magnifiques, son âme était décomposée et sur le point de se briser en d’innombrables fragments, aussi nombreux que les mondes qu’il régissait. Son apparence divine miroitait l’illusion. Il se plaisait à se prétendre au-dessus des préoccupations mortelles. Et pourtant, c’étaient là ses sentiments qui le ravageaient.

Aussi divin qu’il fut, le Roi Jaune n’était au fond qu’un homme. Un reliquat d’homme, certes, mais homme tout de même. Par quelle folie avait-il laissé ses sentiments contrôler sa raison ! Ce n’était plus qu’un jouet, une chose misérable et perdue, balloté par les vents puissants de l’amour sur la scène haineuse de l’Univers.

Il soupira. Un long et profond soupir, et ses muscles se détendirent. Son corps tout entier brûlait de passion, et ses vains efforts pour demeurer de glace ne l’en faisait que davantage souffrir. Oui, dans quelques instants, l’objet de ses désirs les plus ardents allait être conduit juste devant-lui, à ses pieds. Comme l’Univers. Mais la sauvageonne avait triomphé de lui. Non pas par les armes, non pas par les mots ; vaincu par la beauté et l’amour, par une insolence simple et touchante. Le Roi Jaune était maintenant nu comme un vers, délesté de son habit d’arrogance. D’une certitude absolue en tout temps, voilà qu’il était déchiré par l’incompréhension et l’étonnement. Déchu qu’il était, idole tombée de son piédestal de marbre.

La porte de la salle d’audience s’ouvrit dans un silence glacé, et le Roi Jaune se figea instantanément, pétrifié comme une vulgaire gargouille de pierre. Flanquée de deux gardes, Elle fut amenée à bonne distance de Lui, et, d’un geste, le divin empereur congédia les deux opportuns pour se retrouver seul.

Le cœur du Roi Jaune se serra à la vue de son désir. Le corps tremblant, il s’efforça de rester maître de ses émotions, dévorant d’une avidité prédatrice la demoiselle, les yeux hallucinés. Fière et sans crainte, celle-ci se maintenait le buste droit, la tête levée vers son Dieu. Le regard froid et acéré, ses yeux exultaient la puissance. Non pas la puissance physique, mais la puissance d’âme ; et le Roi Jaune en conçu une peur intestine.

Qu’il la trouvait belle ! Parfaite. Un joyau pur et étincelant, inaccessible. Il aurait voulu la toucher, l’étreindre, passer une éternité à son côté sans ressentir le seul besoin de faire autre chose, de penser. Horreur ! Le Roi Jaune sentit un frisson lui dévorer l’échine. Lui, un Dieu ! Penser à des choses aussi communes ! Aussi futiles ! Sa passion le rendit malade, l’exaspéra, et il eut envie de la congédier, ou de la tuer, afin d’en finir avec ses tourments. Bien sûr, il en était bien incapable. L’amour avait tétanisé son esprit, son corps, altéré son jugement. Ce n’était plus qu’une coquille vide sans expression, irradiant de passion et qui, au fond, ne demandait qu’un peu d’affection…

Luttant contre ses sens grippés, s’acharnant à retrouver Raison, il s’éclaircit la gorge et, d’une voix grave, articula lentement :

“Tu es bien téméraire, pour une esclave. En ne t’agenouillant pas, tu me défie, et ceux qui me défient finissent bien souvent par le payer chèrement.

– Je ne m’agenouillerai pas devant un tyran. Et si je dois en mourir… Comme il vous plaira.

Sa réponse cinglante résonnait comme un défi. Le Roi Jaune eut envie de la broyer l’espace d’un instant, agacé. Et voilà qu’il était pétri de colère ! Une colère noire et sourde, violente, non seulement envers cette sauvage, mais aussi contre lui-même. Laxiste, il l’était infiniment trop, et le fait qu’il ne fit rien pour réparer ce tord le rendit furieux. Pourquoi ne s’agenouillait-elle pas tout simplement ? Pourquoi fallait-il rendre les choses aussi compliquées ?

– Beaucoup sont morts pour moins que ça, fit remarquer le Roi Jaune, d’une voix agressive à peine dissimulée.

– Certes, mais vous ne ferez rien pour moi.

– Tu sembles bien certaine de cela !

– Je ne pense pas me tromper en affirmant que vous concevez des sentiments à mon égard. Et c’est cela qui épargne ma vie. Pauvre de vous ! Je ne ressens que de la haine pour votre être. Vous me dégoûtez, et si vous espérez pouvoir me faire changer d’avis, vous perdez votre temps inutilement… Maître.

Elle avait dit ce dernier mot dans un rictus voilé, le visage satisfait et la mine réjouie. Le Roi Jaune se sentit défaillir une seconde, et il s’étrangla, la gorge nouée et le corps convulsant. Folie ! La folie s’emparait de son être. Son âme explosa en mille morceaux, et ses doigts crispés se cramponnèrent aux accoudoirs comme on se cramponne dans un ultime soubresaut à la vie. Ses yeux déments roulèrent dans ses orbites, et un cri hystérique s’éleva en son for intérieur.

La sauvage ! La traîtresse ! D’une parole bien ajustée, elle venait de le mettre à genoux. Souffrant comme jamais il n’avait encore souffert, il se sentit inexorablement appelé par les blanches limbes de la mort. Il était maintenant vaincu et à sa merci. Aucun mot ne pouvait qualifier sa terrible désillusion.

Le souffle lui manquait et, perdu dans un labyrinthe de pensées fluctuantes, il ne savait quoi répondre. Alors, il se tut, le temps de retrouver ses esprits… Qui ne revinrent jamais. La déception le hantait, tournoyant autour de lui et le marquant au fer rouge d’une malédiction que rien au monde ne pouvait exorciser. Enchaîné dans une enclave de souffrances, il n’était maintenant plus qu’un pur écho, résonnant à l’unisson des étoiles mourantes dans l’espace infini.

La belle amazone semblait s’en amuser, savourant avec délectation une victoire éclatante. L’esclave avait triomphé de son Dieu. Mieux, elle l’avait annihilé ! Auréolée d’une assurance nouvelle, elle s’avança de quelques pas, élégante et fatale, voulant mieux détailler cet empereur qui avait semé tant de mort dans l’Univers. Et tout ce qu’elle trouva, assit sur son trône bancal, c’était un homme. Un homme anéanti par l’amour.

Alors elle se mit à rire. D’un rire divin.