« Feu ! »

Un éclair blanc déchira les tympans de Maurice qui, accoudé à la fenêtre du deuxième étage, ferma les yeux pour échapper à la terrible lumière. Lorsqu’il les rouvrit, ils gisaient là, morts, étendus sur les pavés constellés de sang où se dressaient des bûchers funéraires. Des bûchers pour ses livres.

Il se doutait que cela finirait par arriver. On ne peut pas écrire des pamphlets anonymes contre un régime tyrannique sans toujours lui échapper. Les soldats étaient arrivés chez-lui de bonne heure, avaient dévasté son manoir et venaient d’exécuter ses gens. Et maintenant, ils brûlaient ses livres. Ses livres !

Maurice sentait son cœur fondre d’une douleur sourde en voyant ses milliers d’ouvrages –certains vieux de plusieurs siècles – consumés par les flammes de la dictature. Il bouillonnait de colère et d’horreur. La littérature était toute sa vie, et l’on venait de la réduire à néant. Cela ne pouvait se passer ainsi… Il devait faire quelque chose, lui, Maurice Boriac, que ses contemporains qualifiaient d’écrivain incontournable de cette fin de siècle !

Il se retourna et vit le soldat chargé de le surveiller qui s’était rapproché :

« S’il-vous-plaît monsieur, restez tranquille. »

Visage juvénile, uniforme noir et bleu, casque à pointe, fusil à baïonnette au bras. Ce n’était qu’un adolescent moulé par le régime. Maurice eut envie de le gifler mais la baïonnette agitée sous son nez eut raison de ses velléités guerrières. Il planta donc son regard dans celui du soldat et s’imagina le dépecer à défaut de le faire physiquement.

« Monsieur… S’il-vous-plaît. Allez vous asseoir.

– Je n’en ai pas la moindre envie. »

Son gardien cilla puis reprit très vite :

« Ne faites pas de bêtise. Il n’y a plus rien à faire.

– Ah ! Il n’y a plus rien à faire ! » S’écria l’écrivain en levant les bras au ciel.

Le jeune homme crut peut-être que Maurice, dans ce geste, allait tenter quelque folie déraisonnable, aussi lui décocha-t-il un coup de crosse dans les côtes pour parer à toute offense. Boriac poussa un cri de douleur et s’effondra sur le plancher. Bon Dieu, ça faisait un mal de chien ! La souffrance lui arracha quelques larmes qui roulèrent sur ses joues comme autant d’aveux d’impuissance.

« Je suis désolé. Vous ne m’avez pas laissé le choix.

– Soyez… maudits ! Tous ! Beugla l’autre d’une voix hachée.

– Allons ! Que diable se passe-t-il ici ? »

Maurice leva les yeux et vit une paire de bottes noires à la propreté irréprochable ; l’adolescent se mit au garde-à-vous en faisant claquer ses talons.

« Capitaine ! Le prisonnier tentait de s’échapper ! »

Le capitaine en question – un vieux bonhomme avec une grosse moustache poivrée – s’agenouilla auprès de Maurice en gloussant. Ses yeux gris, froids et pénétrants émergeaient comme deux puits sans fond à travers des sourcils broussailleux.

« L’heure n’est plus aux fanfaronnades, monsieur Boriac. Relevez-vous maintenant : je vais vous conduire à votre dernière demeure.

– Et où allons-nous ?

– Quelque part où vous ne pourrez plus ennuyer Son Altesse Impériale. Allez ! »

Deux colosses firent irruption dans la pièce et soulevèrent Maurice par les épaules. Il ne voulait pas partir ; cet endroit représentait tout pour lui. Il était né ici, il avait vécu ici, il voulait mourir ici. C’est dans ce bureau qu’il avait composé ses plus grandes œuvres littéraires, celles qu’on brûlait aujourd’hui dans sa cour aux pavés moussus. Ces barbares l’effaçaient de l’Histoire !

« Non ! Pitié ! Hurla-t-il.

– Il fallait y réfléchir avant, répondit le capitaine.

– Non ! Non ! »

Ses cris se perdirent dans un ultime sanglot.

*

On jeta sans ménagement l’écrivain dans un carrosse de fer rouillé, pieds et mains liés, et la voiture infernale remonta le long de l’avenue aux bicoques biscornues. Maurice eût balloté de tous côtés s’il n’avait pas été encadré par deux masses en uniforme, parodies de figures humaines avec leurs mâchoires carrées et leurs muscles saillants. Les chevaux galopaient comme des diables ; ils allaient vite, toujours plus vite, fonçant droit vers l’ultime destination auquel était voué Maurice. L’enfer, sans doute.

Les montures s’arrêtèrent après ce qui parut être des heures puis hennirent dans un roulement de tonnerre. La porte du carrosse s’ouvrit et l’on jeta dehors Boriac comme un vulgaire fétu de paille. Le nez dans la poussière, il toussa et se tourna sur le flanc :

« Pitié ! Un peu de compassion, ou que l’on me tue sur-le-champ !

– Non, monsieur Boriac. Nous n’allons pas vous tuer. Pas encore. »

On le remit debout. Un instant désorienté, Maurice regarda autour de lui avec incrédulité : on l’avait emmené dans les montagnes, là où l’empire avait rasé d’innombrables forêts et percé comme du gruyère les massifs rocheux pour en extraire de l’or. Les belles cimes enneigées rougeoyaient maintenant de braises ardentes et les arbres calcinés dressaient leurs moignons vers un ciel au crépuscule écarlate.

Maurice vit ensuite celui qui avait parlé : un petit homme ridé comme l’écorce et dont la blouse blanche était tachetée de sang. Le nez surmonté de petites lunettes rondes, il souriait d’un air faussement bienveillant. Derrière-lui se trouvait… Un asile ? Un asile ! L’inscription au-dessus du lourd portail en fer forgé ne pouvait tromper sur l’identité du bâtiment, monolithe de pierre rongé de lierre d’où s’élevaient, comme de monstrueuses excroissances, quelques tours sinistres criblées de meurtrières.

« Mais !… Je ne suis pas fou ! Je ne suis pas fou !

– Oh, vous savez, ce n’est plus vraiment un asile… Mais permettez-moi de me présenter : Joseph  Mendele, directeur de cet établissement. Bienvenue chez-nous, monsieur Boriac. Je vais personnellement vous conduire à vos appartements.

– Je ne suis pas fou ! S’étrangla Maurice.

– Certes, je n’en doute pas. Je veillerai à ce que les autres occupants vous laissent tranquille. Suivez-moi, je vous prie. »

Boriac fut brutalement poussé à la suite du docteur et le groupe remonta le long de l’allée aux arbres morts. Une fine pellicule de cendres s’y était déposée, grise comme la pierre et froide comme la neige. Maurice était terrifié ; il entendait un chaos de cris, de pleurs et de rires au fur et à mesure qu’il approchait de cet horrible asile où il devait passer le reste de ses jours. Il voyait des bras squelettiques s’agiter à travers les fenêtres munies de barreaux et des visages hideux luire dans l’obscurité. Il eut soudain envie de mourir : un sort infiniment préférable au destin qui lui était réservé.

Ils gravirent les marches menant à la porte d’entrée et pénétrèrent dans le hall, froid et humide, faiblement éclairé par quelques torches à l’agonie. Les aliénés hurlaient de folie, leurs voix déchirant les ténèbres comme autant de lames acérées perceraient un corps. Les murs vibraient d’échos sinistres et de lamentations perdues. Le sang de Maurice s’était glacé dans ses veines et il sursauta lorsque les lourdes portes de fer se refermèrent derrière-lui.

« N’est-ce pas merveilleux ? » Dit Mendele dans un sourire.

Boriac ne savait pas ce qu’il y avait de pire dans cette remarque : sa nature-même ou le ton résolument sincère qu’avait prit le docteur. Il vit quelques infirmiers déambuler, masque sur la bouche, et fut stupéfait de constater que leurs visages étaient déformés, tuméfiés, scarifiés ; l’on aurait dit qu’ils pourrissaient sous l’action de quelque étrange maladie. Des fous erraient silencieusement, leur tête, pour la plupart, recouverte d’épais bandages. Mendele dut surprendre l’intérêt que Boriac nourrissait pour ses patients car il déclara :

« N’ayez pas peur. Nous faisons des expériences sur le cerveau. En fait, nous tentons de mettre au point des techniques révolutionnaires pour remédier à certaines pathologies nerveuses… »

Le docteur marqua une pause avant de reprendre, visiblement peiné :

« Hélas, l’opération s’est mal passée pour ces pauvres âmes. Je m’efforce depuis de leur soulager l’existence avec les maigres moyens dont je dispose… »

Les yeux de Mendele se perdirent dans le vague et il tressaillit au bout de quelques instants.

« Mais trêve de bavardages ! Laissez-moi d’abord vous conduire dans votre chambre. Vous verrez, c’est très confortable. »

Des couloirs percés de portes rouillées ; des escaliers sombres et glacés ; des cris stridents teintés de folie furieuse. On conduisit Maurice jusqu’au sommet de l’une des tours et le docteur Mendele s’arrêta enfin devant l’une des cellules. Il y glissa une clef et la fit tourner d’un geste sec, puis il poussa la porte dans un grincement infernal.

« Nous y voilà ! Veuillez entrer, monsieur Boriac. »

Maurice avança d’un pas hésitant et posa la question qui n’avait cessée de le tarauder depuis qu’il avait pénétré dans le hall :

« Allez-vous… Allez-vous m’utiliser pour vos… vos expériences ? »

Un sourire joyeux se peignit sur la face du vieillard :

« Naturellement. »

*

Du bout des doigts, Maurice appuya sur le caillou et laissa une nouvelle encoche dans le mur. Trois mois et six jours…

Il croupissait ici depuis trois longs mois et six interminables journées.

Mendele n’était jamais revenu le voir et il n’avait reçu aucune visite, ce qui n’était pas pour lui déplaire étant donné les circonstances. Peut-être l’avait-il oublié… Mais Maurice n’y croyait pas vraiment. Quelqu’un venait l’observer chaque matin à travers le judas puis on lui déposait son repas derrière la porte, une soupe épaisse et grumeleuse où nageaient quelques morceaux de pain ranci, une nourriture qui, en plus d’être infâme, l’affligeait d’horribles maux d’estomac comme il n’en avait jamais connu de pareils.

Ce soir-là, Maurice se sentait plus misérable que jamais. Allongé sur sa paillasse rongée par la vermine, il grelottait de froid et se demandait, comme tous les jours depuis trois mois, quand est-ce que le docteur Joseph Mendele viendrait le chercher pour mener l’une de ses « expériences ». Cette question le rendait malade et l’obsédait maintenant à un point tel qu’il sentait sa raison défaillir. Cet état de nervosité extrême, conjugué à la terrible malnutrition dont il souffrait, lui avait fait perdre une vingtaine de kilos et ses vêtements en lambeaux, noirs de crasse, flottaient à présent autour de ses membres osseux.

L’écrivain déchu se traîna à la fenêtre dans un râle de désespoir. Ses longs doigts squelettiques se refermèrent autour des barreaux glacés et il contempla, la mort dans l’âme, ces montagnes hallucinées où l’enfer avait crevé la surface de la terre. Pas un être ne semblait vivre au-dehors de ces murs qui suaient la peur et la démence ; il n’y avait rien, sinon la faucheuse et ses cohortes de démons qui allaient, rieurs, à travers les bois brûlés pour emporter les innocents dans leur antre impie.

La brise caressa son visage et fit voleter ses cheveux dévorés de poux. La lune, pâle comme l’hiver, se noyait dans la nuit au milieu des nuages brumeux, tel un monstrueux œil livide qui, seul dans une mer d’ombres, consumerait les damnés de sa redoutable lumière spectrale. Ce spectacle de désolation vampirisait la volonté de Maurice. Il aspirait plus que tout au monde à la mort ; ses forces l’abandonnaient en même temps que la folie empoisonnait son âme. L’espoir était vain. Tout rêve était futile.

Et pourtant… Et pourtant, il y avait cette voix dans les tréfonds de son être qui lui commandait de ne pas lâcher prise, d’affronter vaillamment cette situation comme tout homme de sa réputation était censé le faire. Que diraient ses lecteurs s’ils apprenaient que Maurice Boriac, le plus grand écrivain de cette fin de siècle, se laissait aller au désarroi le plus profond voir s’engageait franchement sur la route du suicide anonyme, seul et perdu aux confins de la civilisation où la barbarie était devenue la norme consacrée ? Eh bien, ils lui riraient au nez ! Ce petit écrivaillon qui chantait l’héroïsme et la vertu dans ses œuvres les plus célèbres ne mériterait qu’une mort sans gloire s’il osait renier ses principes les plus respectables !

« Je dois tenir… murmura-t-il. Je dois tenir encore un peu… Un tout petit peu. »

C’est à ce moment qu’il entendit le cliquetis d’une clef dans la serrure.

*

« Eh bien, monsieur Boriac, comment vous sentez-vous ?

– A dire vrai, je ne sais pas trop. »

Le docteur Mendele fronça les sourcils et posa un ongle jauni sur les feuilles qui s’étalaient devant lui.

« Vraiment ? Je vois pourtant ici que votre bilan médical est excellent ! »

Maurice n’en était pas certain. Il souffrait depuis ces quinze derniers jours de migraines abominables et son cœur s’emballait parfois au moindre effort. Il jugea cependant préférable de ne rien en dire.

« Je ne sais pas. »

Mendele le considéra un instant puis remonta ses lunettes sur son nez.

« Vous ne savez pas… C’est fâcheux. Vous sentez-vous malheureux parmi nous, monsieur Boriac ?

– Je ne crois pas, non, balbutia Maurice.

– Est-ce la solitude ? La nourriture ?

– Rien de tout cela.

– Comprenez bien que je ne puis répondre à vos désirs. Son Altesse Impériale m’a donné des ordres bien précis quant à la manière de vous traiter.

– Certainement. Je ne vous en veux pas. »

Le docteur soupira et s’enfonça dans sa chaise. Le bois craqua dans une plainte sinistre.

« Croyez-moi, monsieur Boriac, je suis désolé. J’aimerai tellement vous assurer le même confort qu’à mes autres patients. »

Maurice ne répondit rien. Il savourait cette rencontre comme rarement il n’avait apprécié une conversation au cours de sa vie. Ce brave docteur Mendele était le premier individu avec qui il parlait depuis quatre mois de détention ; un événement banal mais néanmoins extraordinaire pour un mondain coupé de l’extérieur.

« Je ne sortirai jamais, n’est-ce pas ? »

Le docteur tressaillit et prit une expression navrée :

« Hélas non.

– Pourrais-je lire ?

– Non plus. Son Altesse Impériale me l’a expressément interdit.

– Je vois. Et écrire ?

– Je ne peux pas, monsieur Boriac. »

Maurice sentit quelque chose céder en lui, comme un barrage croulant sous une eau puissante et indomptable. Son besoin d’écrire qu’il avait jusque-là enfoui dans les tréfonds de son âme surgit, irrésistible et impétueux, et fendit son esprit morcelé tel un brise-glace se frayant un passage à travers un glacier. Ses jambes semblèrent se liquéfier sous son corps et il se retrouva genoux à terre, pleurnichant à chaudes larmes :

« Pitié ! Pitiéééé ! Laissez-moi écrire docteur… Un peu… Un tout petit peu ! Laissez-moi écrire ! LAISSEZ-MOI ECRIRE !!!

– Je ne peux pas ! Dit Mendele en prenant le soin de détacher toutes ses syllabes.

– S’il-vous-plaît, coassa Maurice. S’il-vous-plaît docteur… Je ne puis vivre sans écrire… Pitié… Pitié…

– C’est impossible. Je suis désolé, monsieur Boriac. Relevez-vous maintenant et cessez vos pitreries. »

Maurice Boriac – le plus grand écrivain de cette fin de siècle, de tous les temps, même ! – n’en fit rien et demeura assit sur le sol crasseux, frappant doucement sa tête contre le bord du bureau en acajou. Il tremblait de tous ses membres et ne paraissait jamais finir de sangloter. Il fallait qu’il écrive. Il allait mourir s’il n’écrivait pas.

« Notre entretien est terminé. Soyez sage et restez ici deux minutes, le temps que j’aille chercher un surveillant. »

Mendele l’observa un court instant avant de quitter la pièce, le dos arqué par le poids des âges et son impuissance face à la détresse de ses patients. La porte se referma dans un claquement qui fit vibrer le bazar indescriptible fourmillant dans ce bureau des horreurs : fœtus conservés dans du formol, cerveaux, yeux et mains sectionnées, grimoires poussiéreux, animaux empaillés et schémas placardés aux murs où le corps humain y était systématisé de façon méthodique.

Maurice geignait comme un enfant, les yeux grands ouverts, la bouche déformée d’une horrible grimace. Son nez coulait d’une morve blanchâtre et de la bave lui pendait aux coins des lèvres. Il fallait qu’il écrive, et puisqu’il ne pouvait écrire, autant mourir tout de suite. A quoi bon vivre comme cela durant encore… quoi ? Cinq, dix ans ? Le suicide lui apparaissait comme une formidable opportunité en ces temps où l’espoir avait été broyé par le char de la dictature. Il se releva doucement, les jambes vacillantes, et parcourut la pièce du regard à la recherche d’un instrument pour s’envoyer quelque part où la vie serait forcément meilleure.

C’est là qu’il les vit.

Son cœur bondit dans sa poitrine et il sentit une joie immense déferler dans ses veines. Ses entrailles pétillaient d’un feu d’artifice éclatant tandis qu’une étincelle de courage se ranimait dans son cerveau malade.

Une bouteille d’encre, une plume et des feuilles.

Une bouteille d’encre… une plume… et des feuilles.

« Le Ciel soit loué ! Murmura Maurice. Mon Dieu, soyez remercié… Soyez remercié ! »

Et, sans même prendre le temps de réfléchir à ce qu’il faisait, il fourra les précieuses trouvailles dans ses sous-vêtements.

Qu’on essaie de les lui prendre !

*

« Vous ne me les prendrez pas… Oh non… Hi hi hi ah ah ! »

Réfugié dans un coin de sa cellule, Maurice caressait la bouteille d’encre avec une infinie douceur, les yeux luisants d’une joyeuse démence. Tout s’était bien passé. Le surveillant défiguré qui l’avait raccompagné dans sa geôle ne s’était douté de rien. Cet imbécile n’avait rien vu ! Hi hi hi ah ah !

Pris d’une frénésie créatrice, Maurice Boriac avait écrit toute la nuit sous le clair de lune pour ne s’arrêter enfin qu’au petit matin, la main engourdie et la tête explosée sous l’effet d’une redoutable migraine. Son nez saignait et il s’était formé une croûte de sang noirâtre autour de ses narines. Il tremblait d’extase et son pénis dressé par une spectaculaire érection témoignait de toute la jouissance qu’il avait prise à raconter l’abominable récit de son arrestation, puis de sa détention, ici, dans le trou de l’enfer.

Fait attention. Ils vont venir te prendre ton histoire. Ils vont te la voler !

« Tais-toi ! Rugit Maurice. Tu mens ! »

J’ai raison, et tu le sais. Ecoute-moi… Tu ne peux pas les laisser faire. Tu ne dois pas les laisser faire.

Il avait raison. Sur ce point, il avait raison. Il ne pouvait pas les laisser lui voler ses écrits. Il en mourrait.

« Je ne peux pas les cacher, gémit-il. Il n’y a nulle part où les cacher ! »

Il ne répondit pas.

« Grand Dieu, qu’est-ce que je peux faire ? Dis-le moi ! »

Rien que le silence. Maurice se leva d’un bond et frappa du poing le mur de brique, furieux et désespéré :

« Je ne peux pas ! Tu m’entends ? Je ne peux rien faire ! Cette pièce est aussi vide que… q-que toi ! »

Je connais un moyen…

« Ah oui ? Tressauta Maurice. Ça m’étonnerait ! »

Je dis la vérité… Il existe un moyen. Mais ça fera mal… Très mal…

« Ah ah ah ! Ricana l’autre. Je m’en fiche ! Allez, parle ! »

Ils ne les trouveront jamais si… s’ils sont… en toi.

Maurice esquissa une moue dubitative et allait demander ce qu’il entendait par là, quand un éclair d’illumination le frappa.

Il avait raison, bien sûr ! Ces suppôts du diable ne les trouveraient jamais ici, cachés dans les abysses de son corps, à l’abri des censeurs et des regards indiscrets ! C’était la seule et unique solution. Sa geôle ne recélait aucun endroit où les dissimuler, pas une pierre, pas un trou, pas une fissure, et il ne pouvait se risquer à les mettre sous sa paillasse : un emplacement trop prévisible que ses bourreaux ne manqueraient pas de fouiller en cas d’inspection.

Il fallait faire vite. Hi hi hi ah ah !

Maurice chiffonna la première feuille et l’avala goulument, prenant bien soin de ne pas la mâcher, et il la sentit bientôt descendre le long de sa trachée pour atterrir dans son estomac. Ce ne fut guère agréable, et Boriac redouta soudain qu’il ne pourrait toutes les manger.

Mu par la force du désespoir et agité de rires hystériques – toute santé mentale l’avait définitivement quitté – il avala avec difficulté les feuilles suivantes et, lorsque vint l’avant-dernière, il sut déjà qu’il n’en pouvait plus, qu’il était allé au-delà du raisonnable. Il respirait bruyamment et semblait sur le point de s’étouffer. Sa vue se colora de points noirs et ses jambes vacillèrent sous son poids. Maurice froissa la dernière feuille, le point final de son martyr, l’ultime œuvre de sa vie grandiose, et l’enfonça jusqu’au fond de son gosier avec ses doigts. Il s’effondra l’instant d’après, superbe, sur le sol mangé par la vermine.

Ouiii… Ses écrits étaient maintenant bien cachés. Ils ne les trouveraient jamais.

Hi hi hi ah ah !