Elle était là, il en était sûr.

Harry se tenait devant la porte d’acier d’un air troublé. Ce qui n’était au départ qu’une intuition s’est mué, au fil des jours, en ferme conviction, cette sorte de conviction un peu surnaturelle, un peu folle, et qui vous fait agir contre toute raison. Non, Lisa n’avait pas disparue ; elle était simplement entrée là-dedans. Bon dieu, c’était juste une gamine qui avait l’habitude de faire des paris idiots !

Le concierge, embarrassé, se tenait à distance respectueuse. Son trousseau de clefs tintait dans ses mains.

« M. Black… Je ne sais même pas pourquoi vous voulez y aller.

– Moi non plus. »

Un silence. L’homme, le regard perdu sur ses clefs, semblait indécis.

« Je ne suis pas censé vous ouvrir. La porte est condamnée…

– Oui, oui, je sais. Vous me l’avez dit.

– C’est à cause de votre fille ? »

Harry lui jeta un coup d’œil. Malgré son exaspération soudaine, il fourra ses mains dans ses poches et dit d’une voix mesurée :

« Je ne sais pas. J’ai juste besoin d’aller voir. Vous comprenez ?

– Non, M. Black, je ne comprends pas, et je ne suis pas sûr de vouloir comprendre. C’est l’entrée d’un ancien bunker. Qu’espérez-vous y trouver ?

– Rien… Je veux me rassurer.

– La porte est verrouillée depuis plus de trente ans. Personne n’a pu passer…

– S’il-vous-plaît, coupa Harry. Ouvrez-moi. »

Les deux hommes se jaugèrent un instant, puis le concierge soupira et s’approcha de la porte avec une angoisse apparente. Il se figea subitement ; Harry ne voyait que sa nuque ruisselante de sueur sous le halo dilué des lampes de la cave.

« Il ne faut pas y aller M. Black. Ce n’est pas un endroit pour vous. Ni pour aucun homme au monde…

– Vous l’avez dit vous-même : c’est juste un bunker. »

Le concierge tourna vers lui son visage livide. Il murmurait à présent.

« Tous les gens qui y sont entrés ont vu des choses… »

Il déglutit avant de reprendre :

« Monsieur, les derniers ne sont d’ailleurs jamais revenus…

– Laissez-moi jeter un œil, Robert. Croyez-moi. J’en ai besoin. »

Harry serra fermement la lampe-torche qu’il avait emportée tandis que le vieil homme glissait une clef dans la première serrure. Le cliquetis métallique résonna dans les voûtes de la cave glacée. Lorsque le deuxième verrou céda, la porte crissa d’elle-même sur ses gonds rouillés, grande ouverte sur un trou d’ombres où les ténèbres grouillantes semblaient vampiriser la lumière. Harry fit un pas en avant, mais le concierge sauta pour lui barrer la route.

« M. Black, s’il-vous-plaît, n’y allez pas. »

Harry le poussa de la main sur le côté et s’arrêta sur le seuil pour allumer sa torche. L’intérieur était glacial. La lampe peinait à éclairer les murs de béton ; c’était comme si l’obscurité, devenue brume épaisse, s’entortillait autour de la lumière pour mieux l’asphyxier.

« M. Black… Monsieur… Si vous entrez là-dedans, je dois refermer derrière-vous… »

Harry haussa les épaules. Toutes ses pensées allaient vers Lisa : sa fille était perdue dans cet océan de noirceur, affamée, frigorifiée, et sa vie se comptait peut-être en heures, voir en minutes. Il fallait agir vite.

« Pour la dernière fois monsieur, revenez ! C’est de la folie ! »

Harry lui referma la porte au nez avant qu’il ne change d’avis. Le fracas fut étouffé par l’exiguïté des lieux, après quoi vint un silence lourd, pesant, que rien ne semblait pouvoir fragmenter. Le faisceau de la torche caressa les murs gris, traversant les ombres opaques pour éclairer les fissures, les tuyaux, les moisissures qui recouvraient les parois anciennes… Et malgré l’éclat que produisait l’appareil, on n’y voyait guère à plus de deux mètres.

Le murmure d’un verrou mourut dans l’entrée du bunker, mais Harry n’y prêta aucune attention. Il fit un pas, puis un autre, tâtonnant dans l’obscurité comme un aveugle, la lampe braquée droit devant lui. Il vit alors la première marche d’un escalier qui semblait plonger au plus profond des abysses noirs et glacials ; Harry ne put réprimer un frisson. Il n’avait aucune peine à se représenter sa fille épouvantée dans cette antichambre de la terreur. Lisa… Etait-elle descendue ? Jusqu’où allait cet escalier infernal ?

Une marche après l’autre, Harry descendit jusqu’au premier niveau, fendant les ombres compactes comme un brise-glace. Il n’y avait rien, aucune lumière, aucune porte, juste un numéro d’étage peint en noir sur le mur et une autre volée de marches qui s’enfonçait encore plus profondément sous la terre. Harry s’arrêta, le cœur palpitant. Il était congelé et tous les poils de sa peau s’étaient dressés sous sa mince couche de vêtements. Ses doigts gelés étaient pétrifiés autour du manche de la torche, tandis que son autre main, blottie dans la poche de son blouson, profitait de la maigre chaleur que produisait encore son corps.

« Lisa !… Lisa ! »

Aucune réponse. Les ténèbres avaient dévoré l’écho de sa voix et Harry fut persuadé qu’on n’aurait pu l’entendre malgré ses cris et ses hurlements. Cet endroit avait quelque chose de bizarre, mais le vieux l’avait certainement impressionné à son insu… Il avait pourtant la sensation de dérailler ; était-ce à cause du froid ? De l’obscurité ? Il se rappela soudain une expérience scientifique dans laquelle les sujets, privés de tout repère sensoriel, finissaient très vite par perdre les pédales… Il avait maintenant la désagréable impression d’en être un à son tour.

Il descendit jusqu’au deuxième niveau, puis jusqu’au troisième. Rien… Rien. Pas une trace. Pas un indice. Juste des carrés de béton mangés de pourriture et d’où suintaient des gouttelettes d’humidité. Isolé dans son cercueil de lumière, Harry se sentait de plus en plus oppressé par l’obscurité alentour, les yeux comme voilés par un linceul de noirceur. Les ombres l’étouffaient ; les murs se rapprochaient comme pour l’ensevelir sous une dalle de pierre et de graviers. Harry n’avait jamais connu les tourments de la claustrophobie, mais pour la première fois de sa vie, il en éprouvait toute la puissance de ses effets. Il avait envie de fuir, de couvrir sans entraves et de respirer à pleins poumons un air qui n’était pas vicié. Il voulait se réchauffer, sentir les rayons du soleil caresser sa peau et contempler le bleu d’un ciel sans nuages.

Mais il était ici. Lisa avait besoin de lui.

Il tremblait.

Onzième niveau. Ou était-ce le douzième ? Les numéros étaient effacés et Harry ne comptait plus. Le gel lui mordait les joues et chaque expiration répandait derrière-lui des volutes de brume. Combien d’étages avait cet horrible escalier ? C’était à croire que ce maudit bunker avait été construit au cœur de l’enfer.

Lisa ne répondait pas. L’angoisse avait gagné Harry et il s’en fallait de peu pour qu’il ne cédât à une franche panique. Il redoutait de voir sa fille en bas d’une marche, la nuque brisée. C’était possible – c’était plausible et c’était même probable… A cette pensée, Harry sentit comme du fil barbelé lui labourer les entrailles. Il ne voulait pas réfléchir à ça. Il voulait juste qu’on lui rende son enfant !

Un pied après l’autre, il poursuivait sa progression.

Toujours plus loin.

La descente était interminable.

« Lisa ! »

Ses poumons gémissaient après chaque inspiration de cet air glacé, renfermé, et qui n’avait sans doute pas été renouvelé depuis l’abandon de cet endroit sinistre. A quel niveau se trouvait-il ?

Il n’en avait plus aucune idée. Ses jambes allaient d’elles-mêmes au fond de l’abîme.

« Lisa… Lisa ! Lisa ! »

Rien, rien. Rien ! Les mâchoires serrées, Harry reprit son souffle, la main figée sur la rampe de l’escalier. Puis, de toutes ses forces, il hurla :

« Lisaaaaaaaa ! »

Il sursauta brusquement et se retourna, manquant de tomber à la renverse.

On l’avait frôlé. On l’avait frôlé ! Il avait senti un souffle. Le halo de la lampe-torche balaya le béton sans rien y trouver.

« Bon sang ! »

Les battements frénétiques de son cœur retrouvèrent peu à peu leur rythme ordinaire, mais sa peur ne l’avait pas quitté. Elle dégoulinait de son corps, cette peur, et il pouvait presque la sentir parmi les odeurs de moisissure et d’humidité.

« Lisa ? »

Ses chaussures raclèrent lentement le sol. La main qui tenait la torche était agitée d’un tremblement incontrôlable.

« Lisa ! »

Sa voix se perdit dans les ombres. Tous les sens en alerte, il écoutait le silence…

Et puis, après une poignée de minutes, il entendit, quelque part en bas…

Oui, il entendit un enfant pleurer.

Harry s’élança comme un fou, engloutissant d’un seul bond une nouvelle volée de marches. Il ne s’arrêta pas un seul instant ; il hurlait le nom de sa fille tandis qu’il courait vers les abysses de la Terre.

Il courait comme un damné se serait enfuit des enfers.

Son pied buta brutalement contre quelque chose. Harry tomba comme une pierre et roula sur les marches de béton, chacune d’entre elles lui fracassant et le dos, et les côtes, pour enfin achever sa chute dans la poussière, les os meurtris.

« Lisaaaaaaaa ! »

Harry s’étrangla dans un sanglot. Il ne savait si les larmes coulaient à cause de la douleur ou de toute la tension qu’il avait accumulée, et qui s’évacuait maintenant en creusant des sillons sur ses joues poussiéreuses. Ses pleurs perlaient sur son nez avant de tomber avec le son caractéristique d’une goutte d’eau qui s’écrase au sol.

Recroquevillé en position fœtale, Harry eut l’impression de gémir ici des heures.

Dans heures dans le noir… Seul… Si seul…

Des heures à crier, jusqu’à ce que la voix lui fasse défaut.

La lampe-torche gisait dans un coin, éclairant un pan du mur.

Et la lumière qui devenait faible… si faible…

… Elle grésilla.

Puis elle s’éteignit.