Partie 1 – Aube

Et l’aube se leva sur les monts enneigés, perçant et striant les lourds nuages gris de rayons de soleil de part en part.

Valène, profondément endormit, sentit la douce chaleur matinale lui piquer le visage. Ouvrant les yeux, puis se les frottant, il bailla longuement puis à travers la fenêtre de sa chambre fixa d’un air rêveur l’horizon rougeâtre au lointain. A vrai dire, les couleurs de ce ciel étaient tout bonnement magnifiques ; s’il avait sû peindre, Valène aurait très certainement prit le temps d’immortaliser ce paysage divin.

“C’est étrange de porter un intérêt aussi prononcé pour une chose que l’on a l’habitude de voir, pensait Valène. Comme le dirait mon maître, ” les objets du quotidien recèlent un certain charme lorsqu’on s’y penche de plus près”.

Arrachant avec peine son regard du paysage enchanteur, Valène se leva puis s’habilla ; il ne fallait vraiment pas qu’il soit en retard à ses cours. Ce jeune homme était en effet étudiant en néo-philosophie-métaphysique, une discipline hélas sur le déclin qui avait pourtant trouvée son essor il y a des années de cela. La néo-philosophie-métaphysique enseignait la vérité réelle du monde, et brisait les convictions fermes des gens, les plaçant dans un état de désarroi complet. Bien entendu, la plupart des personnes n’aiment pas abandonner leurs convictions, même si elles se trompent gravement sur la nature des choses, et comme le disait le maître spirituel de Valène pour les qualifier ” Pour qu’ils vivent heureux, ils doivent fermer les yeux “.

Et c’est pour cette raison que les néo-philosophes étaient souvent très mal vus de la société. Car les entendre répéter à longueur de temps que tous vivent dans une société terriblement inégalitaire et sur le déclin, cela fait peur, assurément.

Après avoir été persécutés, ceux qui enseignaient cette discipline ont tout simplement été obligés de se retirer de la société et de vivre en marge de celle-ci. C’est ainsi qu’est née l’académie Veritae, fondée par le vénérable Epistemis, le maître à penser de Valène et de tous les autres étudiants.

De l’avis de beaucoup, cette académie était de loin la plus belle et la plus grande, isolée de toute civilisation et perchée hautement dans les cimes des montagnes brumeuses et froides. Là, tout le monde pouvait apprendre la vérité sur le monde, et s’abreuver d’un savoir tel que même les plus érudits des pays alentours ne pouvaient rivaliser d’intelligence avec de simples élèves.

Mais attention ! La néo-philosophie-métaphysique est une science très dangereuse. Certaines âmes sensibles ne supportant pas de voir le monde sous son vrai angle se jettent du haut d’un gouffre, désespérées et en proie à la folie la plus furieuse. Les autres élèves surnommaient affectueusement ce gouffre le ” Puit des Oubliettes “. Parfois, pour passer le temps, certains se perchaient à côté du bord du gouffre et croisaient les doigts pour qu’un énième désespéré ne vienne se jeter la tête la première.

Lorsque cela se produisait par chance, ils le regardait simplement pousser un dernier cri de souffrance, puis se jeter en poussant cette fois-ci un cri de terreur, comme s’ils regrettaient leur acte (bien entendu, une fois tombés, on ne pouvait plus rien pour eux). Pour les autres élèves, ce spectacle était intéressant car ils pouvaient alors se lancer dans des débats grandiloquents sur la nature du désespoir et de la mort, utilisant comme sujet de comparaison le pauvre fou qui n’avait pas pu supporter la vision réelle du monde. Ils débattaient si bien et si longtemps qu’il pouvait se passer une journée entière comme ceci.

C’est en se rappelant ces pensées agréables d’effusions de savoir que Valène eut du baume au coeur pour le reste de la journée. Le Savoir dans toute sa splendeur, c’était la seule chose qui valait la peine d’être vécue. Et puis, Valène n’avait pas peur du vrai visage de la terre : toute l’intelligence qu’il avait accumulée lui permettait d’analyser en profondeur n’importe quelle chose, et il avait même l’impression de plus être dans un rêve éveillé qu’être ancré dans la réalité véritable.

Et puis, il était l’élève préféré d’Epistemis. Il faut dire qu’il s’abreuvait de ses paroles depuis des années déjà, et que Valène était de loin le disciple le plus perspicace et le plus compréhensif de tous. Nul doute qu’il ferait un excellent professeur plus tard, lorsque le temps pour lui sera venu de porter la petite barbe blanche commune à tous les néo-philosophes et de dicter à ses élèves toutes les leçons qu’il a apprises le plus fidèlement possible.

Enfin bref, cessons les présentations ; tout ce qui importe en ce moment-même est qu’une journée bien remplie est sur le point de s’achever, et que Valène s’abreuve toujours plus de savoir théorique dans la grande bibliothèque de l’académie. Autour de sa table sont disposés des amoncellements de grimoires et d’encyclopédies, traitant de tout et n’importe quoi. Mais l’objectif principal étant de tout connaître, peut importe que tel livre parle de l’histoire récente et qu’un autre traite des plantes, n’est-ce pas ? C’était aussi la conviction de Valène, qui sans cesse griffonait des notes sur ses calepins.

Baillant après tant de travail, il fixa à nouveau la fenêtre d’un air pensif, celle-ci donnant vue sur les vallées brumeuses en contrebas. L’aube s’était levée, le jour s’était écoulé, le crépuscule s’étirait à présent de tout son large sur l’horizon pourpre. Demain allait être un jour nouveau !

Partie 2 – Crépuscule

Le crépuscule avait maintenant prit possession de tout le ciel, et Valène s’était saoûlé du savoir contenu dans les livres pendant de longues heures durant, une fois n’est pas coutume. Il se trouvait à présent très fatigué, entreprit de ranger tous ses bouquins, puis quitta la bibliothèque, son sanctuaire sacré, en se rendant aux dortoirs où il allait à présent débattre avec ses camarades sur le concept de vérité (chaque soirée était animée d’un sympathique débat).

Hélas, le destin de Valène n’était apparemment pas de rejoindre ses camarades pour débattre, ni de couler des jours heureux dans l’académie Veritae. A peine fut-il sortit et qu’il était en train de marcher vers les dortoirs qu’il entendit comme une explosion, mais il n’en était pas certain étant donné qu’il n’en avait jamais entendu (mais il aurait juré que s’en était une, cela ressemblait à la description des livres). Toujours est-il qu’il fut soufflé à terre sur plusieurs mètres, s’égratignant tout le corps ; des débris de pierre et de métal volèrent dans tous les sens et coupèrent même en deux un pauvre diable qui passait par-là.

Lorsque Valène se retourna pour constater la source des ennuis, il vit la bibliothèque pulvérisée, en proie aux flammes et totalement effondrée sur elle-même. Incapable de penser et la bouche grande-ouverte, il comtemplait incrédule son temple fétiche, ne sachant comment cela pouvait bien être arrivé. L’homme coupé en deux à côté de lui, qui n’avait pas manifesté la moindre émotion lorsqu’il fut privé de ses jambes, commença à hurler de douleur en voyant la bibliothèque ravagée, et ses yeux s’emplirent de larmes qui se mirent à couler, intarissables.

“Bon sang, qu’est-ce que ça veut dire ? Se demandait Valène affolé.

Tandis qu’il disait ces mots, une autre explosion retentit et cette fois, ce fut les salles de cours qui furent victimes du massacre mystérieux. Elles aussi volèrent en éclats et un cratère vint prendre leur place. Toute la scène n’avait durée qu’une minute ou deux ! Des cris commencèrent à fuser de partout, et bientôt, tout le monde se ruait dehors, les yeux hagards et la mine affolée, ne sachant quel trouble pouvait bien régner dans la noble académie.

Un étudiant arriva en courant de l’entrée, la mine défigurée par la terreur. Il beuglait comme un porc les mêmes phrases incompréhensibles  sans arrêt, et Valène en comprit l’essentiel :

– Des soldats ! Des armées ! Ils viennent tout détruire ! Sauvez-vous !!!

Ces mots eurent l’effet d’une matraque dans la tête des étudiants. La panique atteignit son paroxysme et tous hurlèrent de plus belle, glapissant d’horreur et courant dans tous les sens comme des poules effarouchées. Certains commencèrent à dégringoler les pentes des montagnes, se rompant le cou, d’autres se jetèrent dans le Puit des Oubliettes, mais personne n’avait le coeur de commenter leur geste incensé.

Valène, incapable de bouger, subissait les événements. Il remarqua alors dans le ciel plusieurs avions de chasse, sûrement les auteurs de l’horrible destruction, et une file de soldats en armure noire firent irruption de l’entrée de l’académie. Ils empoignèrent d’énormes fusils qui étaient en bandouillère, et mitraillèrent sans distinction tout le monde, poussant des petits rires sadiques lorsqu’ils parvenaient à exploser une partie du corps à quelqu’un.

Le jeune homme, qui s’était ressaisit, avait plongé sur le côté et s’était abrité derrière une colonne de pierre. Autour de lui, des dizaines de personnes tombaient fauchées par les balles, ce qui accentua encore plus son anxiété et il se demandait à présent s’il allait pouvoir survivre à cette tuerie incompréhensible. Qu’avaient-ils fait pour être ainsi impitoyablement abbatus ? Ils ne faisaient pourtant de mal à personne, et ils ne quittaient que très rarement l’académie !

Une voix interpella soudain Valène, provenant des dortoirs. C’était Epistemis, et il agitait les bras en tous sens, le regard apeuré :

– Vient Valène ! Nous sommes en sécurité ici ! Criait le vieillard.

Peu convaincu par cet argument, car après tout les dortoirs pouvaient très bien connaître le même sort que la bibliothèque et les salles de cours (ce qui en plus faciliterait le travail des soldats qui auraient moins de munitions à dépenser), Valène fit non de la tête énergiquement, puis pointa du doigt les cendres fumantes de la défunte bibliothèque qui crachait encore de son sein éventré des pages brûlantes. Epistemis s’énerva alors et pointa du doigt les cadavres qui baignaient paisiblement dans leur sang :

– Vient ici bon sang ! Hurla le vieux en agitant encore une fois les bras.

Résigné, Valène jeta un regard aux hordes d’assassins qui approchaient de la cour centrale en achevant les agonisants, puis se mit à courir du plus vite qu’il put vers les dortoirs. Epistemis referma alors la lourde porte de feraille derrière-lui, puis ordonna aux étudiants survivants de pousser les armoires contre les fenêtres pour bloquer toute entrée.

– Mieux vaut mourir libres que mourir en esclaves ! Clama soudain Epistemis en brandissant un livre au-dessus de sa tête.

– Mais maître, couina une étudiante, nos livres ne pourront rien faire contre ces brutes !

– Si, ils le peuvent, fit Epistemis d’un ton clair et confiant. Ces sauvages vont être inondés de notre savoir ! Que chacun prenne un livre et lise à haute voix l’article qui lui plaît !

Sans conviction, les étudiants se mirent alors à lire des passages de diverses encyclopédies à haute voix ; cela formait un joyeux brouhaha dans lequel il était impossible de discerner quelque chose de cohérent.

– Plus fort ! Ordonnait Epistemis. La Raison triomphera toujours de la force brute !

Valène, qui lisait un article sur la recette du gâteau au chocolat, leva alors un oeil affolé vers les cohortes de barbares sanguinaires qui incendiaient les bâtiments encore debout et empilaient en tas les cadavres. Le tapage qu’ils faisaient avec leur lecture libératrice attira soudain leur attention et réalisèrent dans l’instant qu’ils avaient oubliés cette partie de l’académie. Empoignant de nouveau leurs armes, ils se ruèrent vers les dortoirs et entreprirent de défoncer la porte de métal à grands coups de pieds. Les étudiants se mirent à pousser des cris de terreur et certains stoppèrent leur lecture pour regarder avec effroi les gonds de la porte grincer dangereusement.

– N’ayez crainte, mes enfants ! Tenta de les rassurer Epistemis. Tant que nous poursuivrons notre lecture du savoir, il ne pourra rien nous arriver !

Comme si le destin en avait décidé autrement, une explosion survint quelque part dans les dortoirs. Le maître de l’académie s’empressa de vérifier les dégâts et ne put s’empêcher de pousser un petit cri de consternation en constatant une énorme brèche dans le mur ouest, pulvérisant ainsi trois chambres complètes.

– On va tous crever ! Lança l’un des élèves, totalement désespéré.

Lâchant son  Encyclopédie des Arts et Métiers, il tenta une sortie par l’énorme brèche et fut fauché par les balles avant même qu’il ne put sentir un fugace sentiment de liberté l’envahir. Epistemis, ne sachant que trop faire pour enrayer cette déferlante de violence et voyant que le Savoir seul ne suffisait pas à repousser ces abominations de la nature, ordonna aux survivants de rester groupés derrière lui et de faire front commun contre l’envahisseur. Les silhouettes sombres menaçantes commencèrent à se faire entendre et à se rapprocher, animées par le désir de terminer l’horrible besogne.

– A trois, levons tous nos livres et crions, cela les effrayera “, encouragea Epistemis.

Les soldats se présentèrent enfin à la brèche, levèrent leurs fusils, puis Epistemis hurla un grand “TROOOOIS !”, et tous les étudiants brandirent fièrement leurs encyclopédies en poussant des petits hurlements courageux. Cela décontenança complétement les fantassins, qui visiblement ne s’attendaient pas à une telle réaction, ou alors pensaient-ils qu’une vive résistance serait opposée et qu’il n’en fut rien, c’est selon.

En vérité, cela n’effraya pas même les soldats de la mort. Après avoir haussé les épaules, ils firent feu et décimèrent l’intégralité des survivants restants. Valène, terrorisé par l’affreux spectacle et se sentant confusément impuissant devant tant de violence, s’enfuit à toute allure à travers les dortoirs. Sautant par une fenêtre, il repéra un tas de décombres et se blottit à l’intérieur, priant le ciel qu’on lui accordât la vie sauve.

Quant à Epistemis, aucun mal ne lui fut fait. Deux fantassins vinrent le clouer au sol et l’attachèrent solidement. Le vieux maître n’opposa aucune résistance, se contentant de réciter des formules mathématiques, fermement persuadé que cela finirait par les repousser comme de l’ail répulse un vampire. Un hélicoptère se posa dans la cour, et Epistemis fut forcé de monter à l’intérieur. Valène, ayant assisté à tout le spectacle depuis sa cachette, ne put s’empêcher de ressentir une bouffée de colère, mais il savait pertinemment que s’il se risquait à sortir dehors, il était fichu.

L’hélicoptère décolla dans un grand nuage de poussière, puis de nouvelles explosions retentirent un peu partout, réduisant à l’état de cendres toutes les bâtisses de l’académie. Les cadavres et les livres furent tous incinérés, puis une fois que l’oeuvre de destruction fut accomplie, les soldats repartirent, tous silencieux. Epuisé par tant d’horreurs, et la nuit étant fortement avancée, Valène se résigna à dormir un peu, hanté par l’idée qu’il était désormais le seul survivant d’un ordre prestigieux.

Partie 3 – La ville du progrès

Des chants d’oiseaux…

Un silence de mort.

Valène s’éveilla, courbaturé et fourbu après une nuit passée dans sa cachette de décombres.

“Mon dieu… Murmura-t-il en constatant les dégâts.

De la superbe académie de pierres blanches, il ne restait strictement plus rien. Se sentant profondément attéré et confu, Valène ne savait pas vraiment quoi faire.

– Bon, déjà, inutile que je reste ici, pensait-il en déambulant parmi les décombres. Il faut que je gagne la ville la plus proche, on va m’aider, c’est certain !

Un livre à moitié calciné par terre attira alors son attention. Il le prit délicatement entre ses doigts et peina à lire le titre, l’émotion étant très forte :

– Néo-Philosophie-Métaphysique… Articula-t-il les larmes aux yeux.

Essuyant les larmes qui perlaient, il posa délicatement le bouquin sur une colonne effondrée à côté de lui.

– Moi et maître Epistemis sommes dorénavant seuls porteurs de ce savoir. Quelle lourde responsabilité, je crains fort de ne pas être à la hauteur…

S’asseyant à terre, pensif, il fixait l’horizon clair, le regard perdu au lointain.

– Non, je ne peux rien faire tout seul. Je dois retrouver maître Epistemis, c’est la seule solution !

Persuadé d’avoir enfin trouvé là son but et désir le plus cher, il fixa une dernière fois les ruines de l’académie Veritae, puis prit le chemin de l’exil, marchant sur le sentier de la montagne menant à la vallée.

Malgré le splendide paysage qui s’offrait à Valène, celui-ci était profondément plongé dans ses pensées. Il faut dire que l’avenir était très incertain en ce moment, et de multiples questions le taraudait, en particulier “Pourquoi ?”. Pourquoi avait-on rasé Veritae ? Pourquoi eux ? Et pourquoi était-il encore vivant, alors qu’il aurait très bien pu périr criblé de projectiles métalliques ? Pourquoi n’a-t-on pas tué Epistemis ? Valène n’en savait strictement rien, et cela ressemblait presque à des questions métaphysiques, tellement les réponses étaient impossibles à concevoir et imaginer.

Tout affairé à ses pensées, il ne s’était même pas rendu compte qu’il avait descendu complétement le sentier montagnard et qu’il marchait à présent sur une petite route de terre serpentant à travers une forêt touffue. Les mains engoncées dans les poches, il laissait son regard se balader de droite à gauche, sans vraiment s’attarder sur une chose en particulier. La chose qui commençait à l’étonner également était le fait de ne rencontrer aucun signe de vie ; pas un animal, pas un insecte, et encore moins un être humain. Il commença alors à se demander très sérieusement s’il n’était pas seul au monde dans cet endroit si reculé ; il faut dire que Veritae a été bâtie loin de toute civilisation.

Comme pour répondre à sa question, il vit au loin un panneau d’indication à un croisement. Un sourire commença à lui barer le visage, et il se mit à courir jusqu’au panneau de feraille, persuadé de trouver ici la prochaine étape de sa quête.

– Bourg-Prévert, neuf kilomètres, lut Valène à haute voix. J’espère que des gens sauront me renseigner là-bas.

Ayant retrouvé un peu d’énergie, le jeune homme se mit à marcher vivement, espérant atteindre la ville le plus rapidement possible et surtout avant la soirée ; il n’avait jamais fait de balades en forêt la nuit tombée, et lorsqu’il essayait d’imaginer ce que cela pouvait être, une mystérieuse boule d’angoisse se nouait dans sa gorge.

L’après-midi semblait fort avancée lorsque Valène s’arrêta, les pieds brûlants ; il n’avait jamais autant marché de toute sa vie. Son corps le faisait souffrir de partout et il avait l’impression d’entendre ses os craquer et ses rotules grincer à chaque pas. Il s’arrêta quelques minutes au bord de la route pour calmer un peu la douleur, s’adossant au pied d’un grand sapin.

La soif.

Il avait terriblement soif, et il venait seulement de s’en rendre compte. Sa bouche était totalement asséchée et il se rendit compte qu’il était incapable de prononcer un seul mot intelligible. Tout ce qu’il émettait, c’était une sorte de grognement caverneux qui ressemblait à tout sauf à quelque chose d’humain.

” Bon sang, je vais finir par avoir une extinction de voix, fit-il finalement après s’être raclé la gorge maints fois.

Voyant la lune commencer à apparaître dangereusement, Valène sentit une poussée d’adrénaline dans ses veines et, oubliant ses douleurs “atroces”, se mit pratiquement à courir le long de la route, jetant de temps en temps des yeux de biche effarouchée aux fourrés touffus sur les côtés.

Au fur et à mesure qu’il avançait sur la route désespérement vide de toute vie, il sentait de plus en plus une odeur forte très désagréable. Incapable d’identifier l’appartenance à cette bizarrerie olfactive, il sentait son anxiété grimper en flèche ; se pourrait-il qu’il s’agisse d’un animal sauvage, ou même d’un troupeau ? A part des chiens, des chats et des oiseaux, Valène n’avait pas vu grand chose d’autre, seulement les images des animaux du monde dans les encyclopédies. Il espérait en tout cas que cela lui suffirait pour l’instant.

– Si un jour je retrouve maître Epistemis et qu’ensemble nous fondons une nouvelle académie, il faudra que je pense à lui dire d’imprégner les images des animaux du monde de leur odeur, juste au cas où, se disait justement Valène.

Après avoir monté une petite colline et parvenu au sommet, il poussa un grand cri de surprise, complétement effaré.

Des usines, plein d’usines, partout, jouxtant une petite ville perdue au milieu d’une grande forêt vierge.

Les usines dégageaient d’énormes voluptes de fumée noirâtre qui réussissaient presque à obscurcir le ciel. Portées par le vent, ces fumées étaient dispersées dans toutes les directions possibles. Et lorsqu’elles parvinrent jusqu’à Valène, celui-ci put sentir la même odeur désagréable que tout à l’heure, toutefois encore plus putride si cela reste possible.

Apparemment, ces usines exploitaient les forêts alentours. Pour produire quoi ? Valène n’en savait strictement rien, mais cela devait en valoir la peine pour que des clairières entières soient complétement coupées et aménagées pour de futures entreprises. En fait, comme le constatait Valène, l’immense périmètre occupé actuellement par toutes ces usines était autrefois une forêt.

– Ces entreprises poussent comme des champignons, commenta le jeune homme, perplexe. Enfin, on ne perd rien au change : après une forêt de verdure vient une forêt de métal, ça revient au même après tout.

Revenant à la réalité, Valène dégringola la pente sinueuse de la colline, et la présence de la ville proche lui était quelque part très rassurante. Lorsqu’il vit le panneau “Bienvenue à Bourg-Prévert”, il ressentit comme un immense soulagement. Et il voyait de la vie se manifester, enfin ! De multiples camions et voitures circulaient dans les rues bondées, et les gens déambulaient sur les trottoirs, la tête baissée, silencieux et se comportant comme des fantômes. La chose la plus étrange qui interpella Valène était le fait qu’ils portaient tous un masque blanc sur le visage pour se recouvrir le nez et la bouche. Certains, les mieux habillés, avaient même un masque respiratoire qui faisait peur à voir au détour d’une rue.

Interloqué par tant d’étrangeté, Valène dévisageait les habitants de Bourg-Prévert sans que ceux-ci ne le remarque véritablement. Pour palier à l’apparence horrible du masque respiratoire qui leur recouvrait toute la tête, certains avaient eue l’idée de le décorer ; ainsi, quelques-uns de ces objets étaient peinturlurés de couleurs arc-en-ciel, d’autres étaient gravés de jolis motifs et certains avaient même des bijoux en or accrochés dessus.

– Comme c’est bizarre, se répétait Valène en dévisageant les étranges habitants de Bourg-Prévert. C’est sûrement une tradition ici…

Bourg-Prévert était une jolie petite ville bourgeoise très coquette et fort magnifique, à n’en pas douter. Les maisons étaient toutes et sans distinction recouvertes d’une belle et fine pellicule de couleur grise, presque noire, les carreaux teintés préservaient la vie privée des habitants en empêchant d’y voir clair à l’intérieur, et l’espèce de brouillard fumant qui baignait dans les rues achevait de donner un petit air mélancolique à l’ensemble du tableau.

Pour être franc, Valène trouvait que ces maisons couleur charbon collaient parfaitement bien aux habitants vêtus d’une façon bien singulière. Il n’avait jamais eu l’occasion de voir des bâtiments autres que blancs, ou dans des déclinaisons éclatantes, et ces bâtisses noirâtres étaient absolument adorables.

L’heure étant très avancée, et Bourg-Prévert commençant par s’illuminer de couleurs faiblardes à travers le brouillard ambiant, Valène décida de trouver un gîte où passer la nuit ; rien que l’idée de dormir dehors le révulsait à lui en soulever l’estomac. Cherchant péniblement des yeux un hôtel à travers l’écran sombre opaque, il esquissa un sourire lorsqu’il aperçu une enseigne se balançant doucement au gré du vent paisible. S’arrêtant devant la porte, il prit son courage à deux mains et entra.

La Taverne du Noiraud était un endroit peu spacieux, même confiné, où quelques rares types à la mine patibulaire ou inexpressive sirotaient un breuvage à la couleur douteuse, dans des verres ébréchés ou fendus à la coloration criarde. Le patron de la taverne, un gros homme bourru arborant une barbe de plusieurs semaines, fronça ses sourcils touffus en voyant Valène déambuler dans l’entrée de l’enseigne.

“Hey ! Interpella-t-il. La serviette !

– Comment ça, la serviette ? Sursauta Valène.

– Vous êtes aveugle ? Cette serviette !

Il désigna du doigt un long tissu qui pendait à un porte-manteau, qui devait sûrement être autrefois immaculé, mais qui donnait plutôt dans les tons grisâtres désormais. Valène, embrouillé, ne savait pas vraiment ce que le patron voulait qu’il fasse avec cette serviette. Dans le doute, il la décrocha et la tendit à l’homme bourru.

– Il suffisait de demander, fit Valène en la lui donnant et décochant un clin d’oeil.

– Hein ? Répondit le patron, hébété. Vous vous foutez de moi ? Je n’en ai pas besoin moi, mais vous oui, alors essuyez vos mains là-dedans et allez la remettre à sa place !

Ouvrant la bouche comme un poisson rouge, Valène fixait frénétiquement le patron, puis la serviette, ne sachant décidément pas quoi faire. Le barman remarqua la gêne du jeune homme et soupira.

– Vous devez être étranger. Regardez vos mains, et essuyez-les ensuite dans la serviette s’il vous plaît.

Valène s’exécuta et mit ses paumes à la lumière. En voyant que ses mains étaient toutes noires, il poussa un cri d’horreur et la serviette s’échappa de son épaule dans son soubresaut.

– Aaah ! Hurla-t-il, comme à l’agonie. Mes mains sont sales ! Mes mains sont sales !

– Je vous l’avais dit, fit le patron en haussant les yeux. Alors essuyez vos mains et n’en parlons plus.

Comme un forcené, Valène se frotta les mains à s’en arracher la peau dans le pauvre chiffon roulé en boule, essuyant chaque petite trace noirâtre qui s’était logée au creux d’un sillon de l’une de ses paumes. Lorsqu’il fut assuré que ses mains étaient à priori propres, il remit la serviette sur le porte-manteau et s’assit sur un tabouret, en face du comptoir.

– Vous êtes du genre maniaque vous. Qu’est-ce que je vous sers ?

– Eh bien… Réfléchit Valène. Un verre d’eau, ça fera l’affaire je pense.

Un vieil homme au visage taillé à la cerpe, la tête engoncée dans une casquette usée, tourna la tête vers lui les yeux ronds d’étonnement, puis rit à gorge déployée, révélant une dentition plus que douteuse.

– … Balbutia Valène. J’ai dis quelque chose d’amusant ?

– De l’eau ! S’étouffa le vieillard en renversant un peu de son breuvage. Oui, oui, c’est marrant !

Le barman se tourna vers Valène et lui claqua devant le nez un grand verre remplit de jus grisâtre, tirant sur le vert.

– Je voulais de l’eau, fit remarquer gentillement le jeune homme en repoussant la mixture hideuse.

– Eh bien ? C’est de l’eau mon garçon ! Répondit le tavernier, médusé.

– Hein ?

Inspectant le verre, Valène vit des sortes de petites bestioles flotter paresseusement dans le potage, et lorsqu’il renifla le liquide, une vague odeur d’eau de javelle agressa son appendice olfactif. Haussant un sourcil, il regarda successivement le patron, puis le petit vieux, qui s’esclaffait toujours, le visage violacé.

– C’est euh, vraiment de l’eau ? Murmura Valène.

– Oui, c’est de l’eau, confirma le tavernier, consterné. Mais comme vous êtes étranger, vous saurez que personne ici ne boit une seule goutte d’eau. Pour tout vous dire, l’alcool fait moins de ravages et nous permet de vivre plus longtemps que boire ça.

– Ah, je vois, répondit Valène en étant lui-même peu convaincu de la chose. Je prendrai quelque chose d’autre alors.

– Alors ce sera quelque chose d’alcoolisé.

– Ah non ! L’alcool est le Mal incarné, il enchaîne les hommes, il cause des maladies, il rend fou ses adeptes ! Récita Valène, courroucé.

– C’est soit ça, soit vous restez assoiffé. A moins que vous ne buviez de l’eau, ajouta le patron, énervé.

– … Non… Je ne peux pas… Lutta Valène. Je…

Puis il se souvint qu’il avait terriblement soif depuis cette après-midi, et que s’il continuait de refuser de s’abreuver, il allait tout simplement finir desséché comme le vieux squelettique qui assistait à la conversation, amusé.

– Bon euh… Je suppose que je n’ai pas le choix, dit finalement Valène, la mine dépitée.

Le patron acquiesça, se saisit d’une bouteille à l’apparence crasseuse sur une étagère et remplit un godet de son contenu. Valène fit une moue dégoûté, voir appeurée en voyant le verre avancer de tout son long vers lui, et il jetta un oeil très bref sur le liquide interdit avant de tourner son regard dans le reste de la taverne. Il cherchait désespérément quelqu’un qui aurait pu lui venir en aide, lui donner de l’eau, de la vraie, pas de l’alcool ! Que dirait son maître s’il apprenait que son meilleur apprenti avait bu le breuvage du démon ? Son nom serait honni pendant mille générations, à n’en pas douter.

– Quelle horreur, répéta Valène, honteux. J’espère qu’on me pardonnera un jour…

Il porta le verre à ses lèvres mais le reposa, exécutant le même geste à plusieurs reprises. Des larmes coulaient le long de ses joues, au grand amusement du petit vieux à côté de lui. Une voix retentit soudain derrière eux, et Valène fut si surprit que le tremblement de ses mains s’intensifia un bref instant, étalant ainsi un peu de liquide sur ses vêtements.

– Mon dieu, je suis souillé, sanglota-t-il.

– Pauvre petit, fit la voix. Franchement, si toutes ces putains d’usines ne s’étaient pas installées ici, notre eau serait-elle dans cet état ?

– Encore le même discours, soupira le tavernier.

– Change de disque Sylvain, ajouta le vieux.

Valène, reposant son verre, fit pivoter lentement sa tête sur le côté et vit un homme à l’allure assez sale, le cheveu et la barbe plutôt long et en brousaille. Il portait des vêtements trop petits pour lui et ils semblaient avoir connus de longues années de loyaux services. Le mégot dans la bouche, il s’installa à côté de Valène.

– Salut ptit gars, je suis Sylvain, fit le type avec une voix traînante. Je suis comme qui dirait une star dans le coin.

– Monsieur est écologiste, fit le vieux comme pour répondre à la question de Valène. La prison ne connaît plus de secrets pour lui.

– Oulah, je suis pas un criminel ! C’est juste que y’en a marre de ces putains d’usines, moi et mes militants on sabote leurs machines parfois… Mais ce putain de gouvernement est pourrit, tout ce qu’il fait c’est de la daube intersidérale, faut agir, tu me comprends toi mec, fit Sylvain d’une voix lente et mièvre.

Il tira une bouffée sur son mégot et son regard se perdit dans le vide.

– Je suis un sauveur de la planète, moi, poursuivit l’écologiste. Regarde cette ville, c’est une victime mon pote ! Cette putain de pollution lui colle à la peau, les gens sont obligés de porter des masques, tout le monde a une maladie respiratoire… Et ils préfèrent ignorer ce putain de problème…

– Et toi tu as la solution, forcément, sourit le patron.

– Ah ? C’est la pollution qui rend les bâtiments aussi noirs ? Demanda Valène, surprit.

– Eh oui mon pote, c’est cette pu-tain de pollution ! Faut toutes les basarder ces putains d’usines, faut sauver la forêt ! C’est ça la solution !

– En mettant tous les gens de cette ville au chômage, oui évidemment, se gaussa le tavernier.

– On doit revenir à un mode de vie plus sain, on vivait dans la nature avant et on s’en portait pas plus mal…

– Tu es bien le seul à vouloir vivre dans la forêt, commenta le vieux. Evidemment que toutes ces usines nuisent à l’environnement, mais elles donnent du boulot, et ce ne sont pas tes solutions extrêmistes qui vont pouvoir améliorer nos conditions de vie. Il faut un juste milieu, bien que ce soit difficile à trouver.

– N’importe quoi, répondit Sylvain lentement. Traiter avec le putain de gouvernement, c’est comme si on traitait avec le diable. Tout ce qu’il fait c’est naze ! Il sauvera pas la planète, mais moi et mon groupe si. On a la solution nous, et on va sauver l’humanité en revenant à un mode de vie plus simple !

– Oui, bien entendu, ironisa le patron.

– Pfff, vous êtes tous une bande de destructeurs environnementaux.

– Euh, fit Valène d’une voix timide. Désolé de vous couper dans votre conversation, mais est-ce qu’il reste des chambres pour cette nuit ?

– Avec l’ouverture des nouvelles installations la semaine dernière, j’ai eu une avalanche d’ouvriers itinérants ici, répondit le tavernier. Tous les hôtels de la ville sont complets, et moi également. Désolé.

– Oh la la ! Fit Valène, au bord du malaise. Je… je vais… dormir dehors, mon dieu…

– T’inquiète pas mon pote, fit Sylvain en lui posant une main crasseuse sur son épaule. Je vais te sortir de tes putains d’emmerdes. Si tu veux, je t’héberge cette nuit chez-moi.

– Vous feriez ça ? Sourit Valène.

– Bien sûr. Allez vient, on y va. Ici, ce sont tous des fascistes de la Nature. »

Valène et Sylvain se levèrent, se dirigeant vers la sortie. Sur le pallier de l’entrée, l’écologiste sembla avoir oublié quelque chose et farfouilla dans ses poches. Il poussa plusieurs soupirs de déception, tapotant les multiples poches qui ornaient son gilet, étala des pelures d’orange ou des bouts de ficelle, avant d’afficher un air satisfait et sortit une sorte de pendentif.

« Voilà, fit Sylvain en tendant l’objet à Valène. Met ça autour de ton cou.

– Euh, qu’est-ce que c’est ?

– Un putain de talisman mon pote. Je suis des cours de rituels ancestraux auprès du grand maître Muslöf, un chaman super respecté dans le monde tu vois. Ce talisman te protège de la pollution et te permet de respirer de l’air pur, c’est maître Muslöf qui l’a lui-même fabriqué. N’aie pas peur, tu peux le porter, c’est carrément mieux qu’un putain de masque respiratoire.

Valène fit tourner entre ses doigts le petit bout de métal rouillé, le maniant avec une certaine précaution. C’était bien la première fois qu’il tenait entre ses mains un objet magique fabriqué par un homme sage et vénérable.

– Merci beaucoup, fit Valène en accrochant le talisman. Je ne pensais pas que je verrai un jour quelque chose de pareil…

– Je t’en prie, ça me fait plaisir. Allez, vient, j’habite pas très loin d’ici… acheva Sylvain de sa voix lente et pâteuse. »

Déambulant dans les rues opaques du brouillard froid et gelé, les deux protagonistes semblaient marcher à l’aveuglette, esquivant de justesse des réverbères ou autres poubelles certainement disposées ainsi pour ennuyer les passants le soir. Après avoir parcouru des dédales de ruelles, ils semblaient être arrivés dans une sorte de cul-de-sac où flottait une légère odeur de poisson pourrit. L’écologiste s’attarda quelques instants devant une porte taguée, puis l’ouvrit en affichant un sourire. D’un geste de la main, il invita son hôte à rentrer. Valène ne dit mot, reconnaissant envers cette âme charitable en qui rien ne disposait à l’aider.