Tu te lèves. Tu as tant fais la fête hier, pour l’anniversaire de ton ami, que tu te trouves encore dans un état de fatigue profond. Mais il faut te lever : tu dois travailler aujourd’hui. Tu rabats les couvertures sur ton lit, vieux comme le monde, le matelas criant sa douleur décennale et bossu en son centre après t’avoir porté si longtemps. Tu bailles. Tu trébuches, tu glisses et tu te cognes : tu grimaces de douleur et tu pousses un juron contre ce satané drap, puis tu passes dans la cuisine quelques minutes plus tard.

Tu rentres dans ta cuisine. Tu bailles encore, plus profondément cette fois, happé par un souffle intérieur. Tu jettes un œil au-dehors ; tu trouves qu’il fait encore bien sombre. Le temps grisaillant te déprime, mais tu ouvres la fenêtre pour faire rentrer un peu de fraîcheur. L’air frais te fouette violemment le visage ; maudit temps automnal.

Tu ouvres le frigo. Plus rien à manger, il faut que tu ailles faire les courses. De dépit, tu t’en remets à la cafetière usagée, le nez coulant au corps imprégné d’une forte odeur de caféine. Tu cherches encore à manger ; ton ventre crie famine. Tu parviens enfin à dénicher un bout de brioche, depuis longtemps entamé. Il est rassis, mais tu as faim ; alors tu prends ton café, et tu trempes le bout desséché dedans, pour mordre ensuite à pleine temps la flétrissure nourricière.

Tu te laves. L’eau est d’abord froide, puis le jet devient chaleur suffocante. Tu te sens las, et tu demeures ainsi plusieurs minutes, le jet abondant ruisselant sur ton corps affaiblis. Il te faut un peu de courage pour réagir ; tu comptes jusqu’à dix. Puis tes gestes lents saisissent le shampoing. Tu te rinces les cheveux ; tu éteins la douche et tu te sèches, chancelant et ivre de fatigue.

Tu prends ta sacoche, mais avant de sortir, tu t’aperçois que tu as oublié tes clefs de voiture. Tu les cherches ; tu penses les avoir perdues en rentrant hier, épave assommée d’alcool venue s’échouer dans son îlot moelleux des songes. Tu pestes contre les clefs, car en ayant regardé l’heure, tu t’aperçois que tu vas finir par être en retard. Tu ne retrouves pas tes clefs. Tant pis ; tu pars quand même, tu prendra le métro.

Le temps a l’air encore plus bizarre. Tu jettes un œil maussade sur le ciel. Tu bouscules un vieux, absorbé par tes songes ; tu t’excuses maladroitement, et tu poursuis ton chemin. Le métro. Il est bondé. Tu te frayes un chemin en jouant des épaules, puis tu t’assis dans un compartiment tatoué de dessins obscènes verdâtres et violacés. Tu regardes les autres monter. Tu les trouve si communs, avec leurs vêtements sombres et leurs mines impassibles.

Tu pousses un soupir empreint de banalité. Tu croises les bras et tu adoptes une attitude neutre. Tu n’as clairement pas envie d’être dérangé. Soudain, à quelques mètres, tu aperçois un homme se faire agresser au couteau par un jeune voyou. Tout le monde feint l’ignorance ; toi aussi d’ailleurs. Tant pis pour la victime, elle n’avait qu’à se défendre. Celle-ci bredouille et jette un regard noir au reste des passagers, les yeux foudroyants implorant de pitié.

Tu baisses les yeux. Tu n’as pas envie de voir comment cela va se finir. Puis la rame s’arrête ; tu descends, empoignant fermement ta sacoche. Tu nages à nouveau dans une foule compacte et dense, et tu te diriges vers la sortie.

Soudain, tu sens une main accrochée à ta valise ; on te l’arrache des bras. Tu restes de marbre quelques seconde durant, stupéfait. Tu ne penses plus. Impossible de penser. Puis tu te ravises et tu reviens à la conscience : tu poursuis l’être qui s’enfuit devant-toi.

Tu grimpes quatre à quatre les escaliers débouchant au-dehors ; il pleut, mais tu n’y prêtes pas attention. Le voyou traverse la rue et va se réfugier en face, et, le voyant, tu fais la même chose : tu traverses la route à toute allure.

Tu sens des pneus crisser sur la route ; puis tu ressens un choc sur toute ta face droite. Tes os se broient et tu te sens glisser, pour ensuite être écrasé par une chose étonnamment lourde.

Tu ne sens plus rien. Tu es mort.