Le 9 septembre 1541, à Santiago de la Nueva Extremadura, la future Santiago du Chili. Reclus dans la petite colonie, une poignée d’espagnols épuisés et résignés font face à 20 000 indiens Mapuches.

Alors que la moitié de la ville s’embrase sous une pluie de flèches incendiaires et que le prêtre local, Rodrigo Gonzáles, redonne courage aux troupes en affirmant que le Jugement dernier est arrivé et que seul un miracle pourrait les sauver, un petit bout de femme de 34 ans apparaît en haut des remparts avec les têtes des chefs indiens qu’elle vient d’exécuter.

Mesdames et messieurs, vous venez de faire connaissance avec Inés Suárez, une fière conquistadora aux cojónes d’acier.

En route vers le Nouveau Monde

Ce n’est pas l’or, la gloire ou l’honneur qui ont conduit Inés aux Amériques ; non, à la base, la jeune femme est partie à la recherche de son bonhomme. C’est que le bougre a filé fissa faire fortune peu après leur mariage, en 1526, et qu’il n’a pas daigné lui envoyer une seule nouvelle en 10 ans.

10 putain d’années. Ouais, ça fait long en terme d’attente. Faut dire, c’était rudement moins facile de communiquer à l’époque aussi.

En 1537, elle obtient enfin le précieux sésame pour voyager jusqu’en Amériques, arrive à Lima en 1538 et se met immédiatement à la recherche de son mari. Manque de bol, après des semaines de recherche, elle apprend d’un compatriote qu’il est mort en mer peu avant qu’elle n’arrive au Pérou. Comme quoi, le destin, ça se joue parfois à peu de choses près.

Inés est désormais une fringante veuve éplorée. En guise de compensation, elle obtient quelques terres dans les environs de Cuzco, mais il faut croire que cultiver des patates, des tomates et des poivrons c’était pas franchement son trip. Elle ne tarde pas à rencontrer Pedro de Valdivia, l’un des lieutenants de Pizarro, et oublie aussitôt son ex aventurier de mari.

L’expédition du Chili

Vers la fin 1539, Valdivia prépare une expédition au Chili histoire d’apporter les bienfaits de la civilisation occidentale à ces hordes de sauvages païens qui pullulent dans la jungle. Inés a les boules, surtout que sentimentalement parlant, ça marche plutôt bien avec son nouveau bonhomme, alors elle demande à Valdivia si elle peut l’accompagner. Ce dernier en fait la requête à Pizzaro malgré les objections de certains de ses hommes. Réponse du chef :

Pas de soucis. Bisou.

Et c’est ainsi qu’Inés accompagne Valdivia en qualité de servante (le type est déjà marié en Espagne, il faudrait pas que ça fasse trop scandale non plus). Les gars de l’expédition sont en fin de compte rudement contents d’avoir Inés pendant leur voyage : elle s’occupe des petits bobos et des blessés, donne du baume au cœur aux soldats et empêche même un rival de Valdivia de le trucider.

Après onze mois de calvaire, la petite troupe de conquistadors parvient jusqu’au fleuve Mapocho. “Oufs” de soulagement, “hourras” de contentement : la terre est super fertile et il y a de l’eau douce partout, un vrai paradis divin. Comme prévu dans le plan initial, ils fondent une colonie à proximité du fleuve, entre deux collines, histoire d’assurer leurs arrières face aux légions de sauvages pas super commodes qui traînent dans les parages, et se mettent aussitôt au travail pour sortir de terre toutes les infrastructures dont ils ont besoin, sans traîner, et vite. C’est qu’ils ont de quoi se faire du soucis : les indiens de la région ont déjà eu affaire aux espagnols et ont préféré brûler leurs récoltes et éloigner leur bétail plutôt que de laisser quoi que ce soit aux nouveaux arrivants.

Vu comme ça, la situation craint pas mal du boudin, et Valdivia le sait. Il envoie donc une délégation chargée de cadeaux pour les caciques (les chefs) en espérant que ce geste apaise la situation. Nos amis Mapuches sont pas cons : ils acceptent volontiers les cadeaux… et attaquent ensuite les espagnols sans faire de quartier.

La bataille est désespérée pour la délégation espagnole qui se trouve très vite réduite à peau de chagrin. Et là, alors que les derniers survivants s’apprêtent à mourir dans d’atroces souffrances, il se passe un truc étrange : les Mapuches jettent leurs armes et s’enfuient en courant ; les quelques-uns qui seront capturés diront avoir vu un cavalier descendre du ciel en faisant des moulinets avec son épée. Il n’en faut pas plus pour nos amis espagnols pour crier au miracle : ça ne peut être que ce bon vieux Saint Jacques qui est venu leur sauver la mise… Et ils baptisent donc leur colonie “Santiago de la Nueva Extremadura” le 12 février 1541.

Le siège de Santiago

En août 1541, Valdivia invite sept caciques à le rencontrer pour discuter notamment livraison de nourriture (c’est que les colons ont la dalle). Les chefs Mapuches se sentent un peu forcés, surtout après la dérouillée qu’ils ont prise, et se rendent à Santiago sous bonne escorte. Dès leur arrivée, à peine ont-ils le temps de se poser cinq minutes que Valdivia leur signifie qu’ils sont désormais ses otages afin de garantir la bonne livraison des vivres jusqu’à la colonie.

Ce genre d’idée brillante n’est pas du tout du goût des indiens, et certains d’entre eux se soulèvent début septembre près d’Acongua. Valdivia ne peut pas laisser passer l’affront et prend la tête d’un détachement pour les rappeler gentiment à la raison.

Pendant ce temps-là, à Santiago, un jeune indien prévient le suppléant de Valdivia, le capitaine Alonso de Monroy, que les bois alentours sont remplis d’indigènes. Monroy capte aussitôt le stratagème et se retrouve bien emmerdé. Que faire ? Délivrer les caciques en signe de bonne volonté ? Il demande son avis à Inés, qui lui répond en substance :

No way dude. C’est notre seul moyen de pression, ce serait une foutue connerie de faire ça.

Monroy est plutôt d’accord et réunit un conseil de guerre en hâte, parce que pas de doute, dans les prochaines heures, ça va péter ici. Le lendemain avant l’aube, les espagnols envoient la cavalerie à la rencontre des indiens, dont le nombre est “approximativement” évalué à 8000 hommes. En matière d’approximation on fait pas mieux puisqu’il s’est avéré que leur nombre réel avoisinait davantage les 20 000 hommes.

Monroy se rend compte que ça craint à mort. Lui et ses potes ont beau avoir des chevaux, des armures et la force de la civilisation occidentale de leur côté, les indiens sont quand même sacrément nombreux. Après quelques escarmouches sanglantes, les espagnols sont obligés de battre retraite jusqu’à Santiago et de préparer le siège qui s’annonce.

Les Mapuches ne perdent pas de temps, arrivent au pied des deux collines et décochent une ribambelle de flèches enflammées qui incendient la moitié de la ville. La bataille fait rage toute la journée ; de plus en plus de soldats sont blessés en repoussant les assauts forcenés des indiens tandis que d’autres essaient de contenir les flammes qui ravagent la colonie (c’est là que l’on retrouve notre bon prêtre,  Rodrigo González de Marmolejo, qui s’exclame en levant les bras au ciel qu’il n’y a plus aucun espoir. Quel bout-en-train celui-là).

Inés, quant à elle, court de droite à gauche pour soigner les blessés et les encourager comme elle peut, mais bon, elle n’est pas tarée, elle voit bien elle aussi que ça tourne à l’aigre-doux cette histoire. Du coup, elle file voir Monroy et lui propose de décapiter les chefs caciques pour faire fuir les indiens. C’est qu’elle a bien remarqué leur manège toute la journée, à hurler des encouragements à leurs potes depuis leur cellule. Donc si on les tue, ça devrait briser la volonté des autres sauvages.

L’idée ne plait pas à tout le monde, loin de là. Certains compagnons de Monroy lui opposent le fait que la ville ne va plus tenir longtemps et que garder les caciques sains et saufs allait être leur seul et unique avantage de négociation avec les indiens. Inés insiste, et on finit par se ranger à son idée. Ni une, ni deux, elle file aux geôles et demande aux gardiens de décapiter proprement les sept chefs Mapuches.

Pendant qu’on hisse sur des piques les têtes des caciques par-dessus les remparts de la colonie, Inés enfourche un cheval et harangue les défenseurs désespérés façon Jeanne d’Arc. Les soldats reprennent courage, tentent une sortie et cueillent comme une fleur les indiens sidérés par la mort de leurs chefs. Désolidarisés, ils fuient bientôt dans toutes les directions comme des poulets sans tête et sont très vite écrasés par la petite poignée d’espagnols.

Inés Suárez vient d’entrer dans la légende.

Une petite vie pépère au Chili

Après ce coup d’éclat, Inés continue de vivre aux côtés de Valdivia (qui lui accordera une décoration pour sa bravoure durant la bataille) jusqu’à ce qu’il se mange un procès pour adultère. Valdivia est contraint de ramener son épouse au Chili et de marier cette pécheuse d’Inés, chose qui sera faite avec Rodrigo de Quiroga, un autre de ses capitaines.

Valdivia meurt avant l’arrivée de son épouse (décidément) et Quiroga devient gouverneur à sa place. Inés mène une vie peinarde, consacrée à son foyer et à la charité chrétienne. Elle mourra tranquilou bilou en 1580, à quelques mois d’intervalles de son époux.

Tout est bien qui finit bien – sauf peut-être pour les Mapuches, mais ceci est une autre histoir