26 septembre 1845, fortin de Sidi Brahim, à la frontière algéro-marocaine. L’aube n’est pas encore levée. Accroupi contre l’un des murs de pierre sèche et de pisé, Jean-François de la Boutonnière fixe sa baïonnette au canon puis attend, lui et ses 70 et quelques autres camarades, le signal du capitaine Géreaux.

On chuchote, on murmure. On donne enfin la charge.

Silencieusement, la colonne française se glisse hors du fortin en ruine et court vers les premières lignes de l’armée de l’émir Abd el-Kader…

Sur les 450 hommes du bataillon, seuls 11 soldats s’en sortiront vivants, et Jean-François n’est pas de ceux-là. RIP.

C’est l’histoire d’un lieutenant-colonel pas très net

Lucien de Montagnac et sa magnifique moustache victorienne.

Je sais, je vous ai spoilé la fin. Bon ben du coup vous pouvez partir, je ne vous retiens pas.

Z’êtes encore là ? J’imagine donc que je vais devoir vous donner un peu plus de détails.

Tout commence avec le lieutenant-colonel Lucien de Montagnac, un type sans doute très courageux mais complètement barré, le genre d’oncle beauf qui adore dégoiser des tas de blagues racistes à table, sauf que lui, il les met vraiment en application. Envoyé en Afrique en 1836, il commet régulièrement quelques petites exactions par-ci par-là. Jugez plutôt sa correspondance :

“Voilà, mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux arabes : tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, […] les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs ; en un mot en finir anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens.”

Bonne ambiance. Abd el-Kader, lui, c’est plutôt le profil inverse : respectueux des prisonniers comme des chrétiens (sauf à Sidi Brahim, bon…), il était du genre bon gars / boy scout. Autrefois savant musulman à temps plein, il s’est retrouvé parachuté émir un peu à l’improviste, comme ça, suite à un vote de plusieurs tribus algériennes, après quoi il s’est démerdé comme il a pu pour monter une armée et contrecarrer les plans de l’envahisseur français.

Bref, il est clair qu’Abd el-Kader ne portait pas trop Montagnac dans son cœur, ce qui explique le petit piège qu’il a concocté à son attention.

Le 21 septembre 1845, Montagnac reçoit un message de tribus voisines réclamant son aide : Abd el-Kader traîne dans les parages et il aurait l’intention de faire deux ou trois razzias chez eux.

N’importe quel type sensé y réfléchirait à deux fois avant de partir en expédition dans le désert avec une force aussi réduite que la sienne (450 soldats, rappelons-le), sans renseignements ni aucune information sur l’ennemi, mais pas Montagnac. Notre déglingos de lieutenant-colonel enfourne son flingue dans son pantalon, saute sur son cheval et part aussitôt démonter la gueule de ce salopard d’émir à la rescousse des indigènes.

Après avoir bivouaqué une nuit, durant laquelle des coups de feu sont échangés avec des éclaireurs arabes, Montagnac brandit son sabre au clair : putain de merde, ça va pas se passer comme ça, ces foutus bicots vont voir ce que les français ont dans le froc. A la tête d’une troupe de hussards, Montagnac sonne la charge à la poursuite des éclaireurs arabes tandis que trois compagnies de chasseurs court derrière-lui dans sa folle ruée vers le désert.

Evidemment, c’est un piège. Les éclaireurs se retirent prestement et de toutes parts surgissent six mille cavaliers arabes qui taillent en pièce l’avant-garde française puis le reste des chasseurs. C’est un bon vieux massacre en règle, personne n’y réchappe, ou presque, puisque l’émir va faire une centaine de prisonniers. Quant à Montagnac, il se fait trouer le bide dès les prémisses du carnage ; son corps sera proprement réduit en lambeaux puis décapité, ainsi que les autres cadavres des soldats français, par les troupes d’Abd el-Kader.

Vendange Vengeance est faite.

La retraite vers Sidi Brahim

Au même moment, au bivouac, le commandant Froment-Coste est inquiet. Ça pétarade sec, nul doute que ça chauffe sévère là-bas, impression confirmée par l’arrivée d’une estafette appelant à l’aide. Difficile de laisser ses camarades se faire écharper sans réagir, aussi le commandant prélève-t-il une soixantaine d’hommes et se porte au-devant de l’ennemi pour tenter de secourir Montagnac.

On connaît la suite : Froment-Coste arrive sur place et se fait cueillir par les troupes de l’émir. Second massacre en règle, tout le monde crève ou presque, emballé c’est pesé.

Ne reste plus que le capitaine Géreaux et ses 82 carabiniers au bivouac. Cette fois, pas d’estafette pour le prévenir du carnage, mais notre homme n’est pas con : la clameur de la bataille s’atténue peu à peu et il ne voit revenir personne, signe un peu près certain que la valeureuse épopée française est en train de tourner à l’eau de boudin.

Géreaux prend donc la seule décision sensée qui s’impose, à savoir battre retraite à quelques centaines de mètres de là vers le fortin de Sidi Brahim d’où il pourra organiser la défense face aux troupes de l’émir. La fuite n’est évidemment plus possible, Abd el-Kader est beaucoup trop proche.

Le temps presse ; la petite troupe de carabiniers gagne donc le fortin au galop sans prendre le temps d’emporter vivres et munitions, ce qui ne va pas tarder à leur compliquer la tâche.

La garde meurt mais ne se rend pas

A peine ont-ils eu le temps d’investir le fortin que les troupes de l’émir arrivent à bonne allure pour les encercler. Ça y est, les frenchies sont pris comme des rats. Abd el-Kader estime sans doute inutile d’arracher le fort au prix d’un assaut coûteux et leur envoie donc un messager pour négocier leur reddition, mais c’était sans compter sur l’humeur bravache de ces satanés bouffeurs de grenouilles qui refusent avec obstination de se livrer à l’ennemi.

L’émir tente de les raisonner un deuxième coup, parce que bon, faut quand même avoir de la merde dans les yeux s’ils croivent qu’ils vont s’en tirer vivants, mais Géreaux répond une fois encore par la négative. On sent poindre l’agacement du côté arabe puisque l’on traîne alors devant le fortin l’un des rescapés de la bataille, le capitaine Dutertre, à qui l’on somme d’ordonner à ses camarades de se rendre sinon quoi l’intégralité des prisonniers sera mis à mort.

Ainsi que l’on pouvait s’y attendre, Dutertre n’en fait rien. Il encourage au contraire ses hommes à poursuivre la lutte pour la gloire, l’honneur et la patrie, car mourir c’est si beau, dans le ciel il y a des oiseaux, et puis les soldats français ne se rendent pas, surtout à de sales arabes. Vive le roi, vive la France !

Dutertre se mange une balle et l’on arrête là les tentatives de reddition.

Si les français veulent tous crever, grand bien leur fasse. Abd el-Kader ordonne de préparer l’assaut du fortin : il ne peut pas se payer le luxe d’un long siège, des renforts ennemis vont forcément arriver un jour ou l’autre.

On échange donc des coups de feu nourris tout le long du jour, on s’arrête la nuit histoire de récupérer quelques forces, puis on recommence le lendemain aux premières lueurs de l’aube. Les carabiniers du capitaine Géreaux commencent à manquer de munitions (rappelez-vous, ils ont tout laissé au bivouac), donc les français improvisent et coupent leurs balles restantes en morceaux. Toutefois, à ce rythme là, ça ne suffira pas à tenir deux jours de plus. Il va falloir faire quelque chose.

Le troisième jour, le gros de l’armée de l’émir lève le camp et laisse sur place environ 500 hommes pour assiéger Sidi Brahim. “Foutredieu, quelle chance !” doit s’exclamer le capitaine Géreaux en jetant un œil par l’un des créneaux du fortin. C’est qu’il y a maintenant moyen de tenter un truc, genre une sortie, pour rallier la garnison de Djemmâa-Ghazaouet à quatre lieues d’ici (vingt bornes quoi). C’est ça ou mourir de soif dans ce foutu désert de toute façon.

Le 26 septembre avant l’aube, la petite troupe de carabiniers enfonce les premières lignes encore assoupies de l’émir et, profitant de l’effet de surprise, parvient à les traverser sans trop de pertes. C’était un plan couillu, mais ça a marché.

La course vers Djemmâa-Ghazaouet

Passée la stupeur, les troupes arabes se ressaisissent et poursuivent la colonne française. Tout compte fait, quitter Sidi Brahim était peut-être la partie la plus facile. S’ensuivent de longues heures de harcèlement de pitons rocheux en crêtes de montagne où les carabiniers du capitaine Géreaux tombent, petit à petit, à force de fusillades, dans la poussière du désert algérien.

Lorsqu’ils arrivent à l’oued Ziri, nos chers compatriotes ne sont plus qu’une quarantaine. Ils s’accordent quelques minutes de repos avant de remettre les gaz vers Djemmâa mais, ô surprise, une nuée d’ennemis déboule du ravin pour leur couper la retraite.

Cette fois c’est la fin, et tout le monde en est bien conscient. Géreaux forme un carré pour la dernière fois et les soldats tirent leurs dernières munitions. Après quoi, à Dieu vat !, on charge les troupes de l’émir à la baïonnette sous une pluie de balles. On à beau dire, les cheese eating surrender monkey savent quand même mourir avec panache.

Tout n’est pas perdu pour notre bande de gredins puisque la garnison de Djemmâa se pointe peu après au galop après avoir entendu les premiers échanges de coups de feu. Las, lorsqu’ils arrivent, il n’y a plus que 16 survivants aux prises avec l’armée arabe, laquelle bat retraite pour éviter une bataille trop coûteuse. Le capitaine Géreaux n’a quant à lui pas survécu.

Nos 16 warriors sont rapatriés sur-le-champ à Djemmâa-Ghazaouet pour y être soignés, mais 5 d’entre eux vont succomber dans les jours prochains à leurs blessures… Ce qui fait que sur 450 hommes et quelques du bataillon initial, nous avons bien 11 survivants. Le compte est bon.

Après ce coup d’éclat d’Abd el-Kader, le maréchal Bugeaud n’aura de cesse de réprimer les soulèvements algériens et de traquer l’émir jusqu’aux confins du désert. Ironie de la chose, après sa soumission à la France et des années d’exil au château d’Amboise, ce dernier recevra la Légion d’Honneur des mains de Napoléon III pour son aide apportée lors du massacre de Damas.

Mais ceci est une autre histoire.