21 janvier 1795, au large de la Frise, à l’aube. Johan Poot est un jeune marin hollandais de 17 ans, et il se gèle littéralement les miches sur le pont du Koeks, l’un des 14 vaisseaux de ligne constituant la flotte du commandant Reyntjes. D’ailleurs, il fait si froid que les côtes ont gelées et que l’ensemble des navires est pris dans la glace.

Sale temps pour faire le guet. Johan se demande bien pourquoi d’ailleurs. Ce n’est pas comme s’ils risquaient de croiser des navires ennemis sur cette foutue banquise.

Le jeune homme soupire. Il tire sur le col de son manteau pour parer aux bourrasques de vent lorsque… lorsque…

Johan plisse les yeux. Qu’est-ce que… Quoi ?

What. The. Fuck.

Johan aperçoit au loin une ribambelle de cavaliers. Ils traversent la mer.

Ils traversent la mer !

Notre ami pousse une exclamation rauque et s’empresse d’alerter son commandant.

C’est l’histoire d’un type qui veut capturer une flotte avec sa cavalerie

Petit retour en arrière, fin octobre 1794, en Hollande. Le général Pichegru, qui a fait ses armes lors de la Guerre d’Indépendance aux states, vient de sauver la France révolutionnaire en foutant une raclée à l’Europe coalisée lors de la bataille de Fleurus, en Belgique. Notre bonhomme se dit qu’il peut pousser sa chance et envahit carrément les Pays-Bas. Tout se passe comme sur des roulettes, il arrive à Amsterdam pour y prendre ses quartiers d’hiver, la population locale accueille les troupes françaises à bras ouverts – les Lumières, Voltaire, toussa, ils adorent grave. Ils en profitent pour chasser leur gouverneur Guillaume V, une saleté de royaliste, et fondent la République Batave dans la foulée avec les encouragements de la Convention.

Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

L’hiver est rude cette année-là, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout gèle, on l’a dit plus haut – les canaux, les fleuves et même la mer. Le 20 janvier, l’ami Pichegru apprend qu’une flotte ennemie hollandaise est prise dans les glaces au large de l’île du Texel, à 80 bornes d’Amsterdam, alors qu’elle était en fuite en route vers l’Angleterre. Le général, du genre roublard, se dit qu’il y a peut-être un coup à jouer pour éviter que la flotte ne rejoigne la perfide Albion.

Il envoie donc son avant-garde couper l’herbe sous le pied des hollandais. La petite troupe, commandée par un général batave appelé Johan-Willem De Winter (oui, parfois, il y a des gens comme ça qui sont prédestinés à certaines choses), est constituée de hussards et de tirailleurs. Ils commencent par prendre la ville de Haarlem, puis une petite troupe sous les ordres du commandant Lahure bifurque pour marcher sur la flotte ennemie, après avoir pris la ville d’Alkmaar. Les navires ne sont plus qu’à une quarantaine de kilomètres.

Le détachement du commandant Lahure presse le pas et arrive dans la nuit du 20 au 21 janvier 1795 sur le littoral. Dissimulé derrière les dunes gelées du canal de Madsdiep, notre brave commandant sort sa lunette et observe, au loin, les 14 vaisseaux de ligne hollandais immobilisés dans les glaces. Parfait, ils sont tous là, et en plus les navires sont légèrement inclinés à cause de la pression énorme des glaces sur les coques : impossible pour eux de se servir de leur artillerie.

Lahure rit doucement sous cape. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

Histoire de mettre toutes les chances de son côté, et pour éviter de réveiller les marins ennemis, le commandant fait envelopper les sabots des chevaux pour éviter qu’ils ne fassent trop de bruit, puis hop ! Les hussards prennent chacun un tirailleur en croupe et s’élancent à l’assaut.

La petite troupe progresse rapidement vers la flotte ennemie. Pour l’instant, le plan se déroule sans accroc : la glace ne cède pas sous le poids des chevaux et aucun tir ne se fait entendre chez l’ennemi. Bientôt, les hussards cernent l’intégralité des navires et arrêtent même un navire anglais qui tentait, un peu plus loin, de s’échapper en creusant un chenal dans la glace. Sacrés anglais.

La surprise est totale, les hollandais ne cherchent même pas à lutter – de toute façon, ils ne le peuvent pas. Les tirailleurs investissent les navires et des pourparlers s’engagent rapidement. L’amiral van Kinsbergen, commandant de la flotte hollandaise, sait qu’il est foutu et que personne ne pourra rien pour lui : il ne tarde donc pas à signer sa reddition et à remettre sa flotte aux mains des français, soit au total quatorze vaisseaux de ligne, quelques navires marchands et 850 canons. Pas mal, pour une petite charge de cavalerie.

Une fois les détails de la reddition réglés, van Kinsbergen invite Lahure pour déjeuner à bord de son vaisseau. Y’a pas à dire, c’était un peu plus classe la guerre à l’époque, mais ça, c’est une autre histoire.