Imaginez : novembre 1917, front de l’Ouest. Jean-Louis, jeune pilote français de 22 ans, rentre tout juste d’un vol de reconnaissance à bord d’un Spad XIII flambant neuf lorsqu’une salve de tirs vient déchiqueter sa carlingue. La bonne nouvelle, c’est que… Eh bien, il n’y en a pas. Jean-Louis est salement touché et son fier engin est réduit à l’état d’épave. Le brave garçon fait toutefois preuve d’un courage hors du commun et parvient à poser son avion tant bien que mal dans un champ ravagé par les obus… Situé en territoire allemand. Décidément, ça va de mal en pis. Les mâchoires crispées par la douleur, Jean-Louis essaie de s’extraire du cockpit ; hélas, ses forces lui font défaut et il s’évanouit à moitié suspendu dans le vide.

Lorsqu’il rouvre les yeux, c’est pour voir un magnifique triplan rouge qui tournoie autour de sa position. L’avion a de la gueule, c’est sûr, mais sur le moment Jean-Louis a surtout envie de se pisser dessus : cette espèce d’abomination volante ne peut appartenir qu’au célèbre Baron Rouge, l’As des as allemands, et ça, ça veut dire qu’il est dans une merde noire. Ah bah tiens, justement, l’ami Richtofen prend de la distance et revient vers lui en ligne droite, à rase-motte. Jean-Louis réprime un petit couinement terrifié et cherche coûte que vaille à s’extraire de son tombeau d’acier. Il y parvient, tombe dans la terre boueuse et rampe avec l’énergie du désespoir pour se mettre à l’abri.

Manque de bol pour Jean-Louis, le Baron Rouge le rattrape en quelques secondes et lui décoche une salve de mitrailleuse. Jean-Louis s’effondre, mais il n’est pas tout à fait mort.

Deuxième passe, nouveaux tirs de mitrailleuse. Pour Jean-Louis, c’est un putain de martyr.

Troisième passe, nouveaux tirs. Cette fois c’est la bonne, Jean-Louis expire dans une mare de sang.

Une fois son forfait accompli, ce cher Manfred s’éloigne à bord de son beau triplan pour de nouvelles aventures. Pour un peu, on l’imaginerait presque teabagguer ce malheureux Jean-Louis.

Les amis, vous venez de faire connaissance avec Manfred von Richtofen, alias le Baron Rouge, un chevalier des airs peut-être pas si chevaleresque que ça.

Enfant, le Baron Rouge torturait des animaux…

Le Baron aimait beaucoup les fourrures, un truc qui ferait hurler Brigitte Bardot et les nazis végans.

Le Baron aimait beaucoup les fourrures, un truc qui ferait hurler Brigitte Bardot et les nazis végans.

… Enfin presque. Né en 1892 à Breslau, le jeune Manfred a très vite acquis un goût prononcé pour la chasse, la vraie, celle où tu picoles les palombes où tu traques du gibier des heures durant pour lui éclater la cervelle d’une balle bien ajustée (chers amis, notez-le bien, nous reviendrons sur cette histoire de cervelle). Imaginez donc le petit Manfred accompagner son papa à la chasse et revenir les bras achalandés d’animaux morts, un sourire joyeux sur le visage. Vous avez l’image bien en tête ? Bien, parfait. Parce que pour Richtofen, les duels d’aviation ne sont pas si différents de cette noble pratique séculaire.

Le sang, les armes, le petit Richtofen aime ça – il entame donc une formation militaire à tout juste 11 ans. Mais pas pour faire la bidasse, ça non, engloutir des kilomètres sur des routes caillouteuses et éplucher des patates le soir au coin du feu, c’est pas trop son délire, et puis il a assez donné pendant sa formation de cadet. Pour cette raison (et aussi parce que c’est un fier aristocrate, que diable), il rejoint la prestigieuse cavalerie allemande.

Paf ! Voilà 1914, Manfred est envoyé sur le front de l’Est. Manque de bol, les charges de cavalerie, ce n’est plus ce que c’était, la mode étant aux tranchées bien boueuses et aux barbelés sur lesquels les morts sèchent des jours entiers avant qu’on n’ose venir les décrocher. Histoire d’occuper ses troupes (faudrait pas qu’elles servent à rien non plus), l’armée allemande décide de recycler ses unités de cavalerie dans l’infanterie. Pour Manfred, c’est la désillusion totale, d’autant plus qu’il ne participe qu’à très peu de combats. Bon sang de bois, il était venu pour l’action, pas pour boire du schnaps dans une tranchée déchirée par les obus ! Qu’à cela ne tienne, il décide de changer de carrière et demande sa mutation dans la Luftstreitkräfte, la toute nouvelle force aérienne allemande. Richtofen a senti le truc : les avions, c’est nouveau, et c’est drôlement classe. Il y a même un côté chevaleresque à se battre en duel dans le ciel, ça en jette grave.

C’était bien vu. Sa demande est acceptée et il file rejoindre son unité à Metz fin mai 1915. Le gars ne va pas tarder à devenir une légende, pour le meilleur et pour le pire.

Les débuts pas si légendaires de Manfred von Richtofen

Bien que la propagande allemande en ait fait un génie de l’aviation dès ses débuts, l’ami Richtofen était en réalité plutôt une buse. Formé par l’as de l’époque, Oswald Boelcke, Richtofen a d’abord pété pas mal d’appareils avant de piloter convenablement. Enfin attention, on ne lui a pas filé un avion tout de suite, hein. Non, au début, il était observateur sur un avion de reconnaissance, et c’est d’ailleurs en cette qualité qu’il a descendu son premier ennemi à l’aide de sa mitrailleuse, en août 1915.

Début 1916, Manfred exulte : il peut enfin voler seul comme un grand ! Et il ne s’arrête plus : il enchaîne les sorties aériennes, jusqu’à cinq par jour, à la recherche d’une proie facile d’un valeureux adversaire contre qui jouter. En attendant de remporter sa première victoire, il s’amuse comme il peut aux commandes de son Albatros. Petite citation de son journal personnel :

“Nous sommes descendus le plus bas possible. Mon observateur tirait en rafale avec sa mitrailleuse sur les personnes au sol, et cela nous a procuré un grand plaisir”.

Richtofen n'était pas le seul pilote de la famille : ici, son frangin Lothar (à gauche je dirais, Manfred était pas très grand).

Richtofen n’était pas le seul pilote de la famille : ici, son frangin Lothar (à gauche je dirais, Manfred était pas très grand).

L’histoire ne dit pas si les personnes d’en bas ont éprouvé le même plaisir, m’enfin passons. En septembre 1916, Richtofen rejoint Verdun. Inutile de vous dire qu’il est sacrément enthousiaste : c’est que ça canarde sec dans le coin, aussi bien au sol que dans les airs. Le 17 septembre 1916, il abat son premier avion, ça le rend littéralement euphorique. Le 23 novembre 1916, c’est au tour de l’as britannique Hawker d’y passer. Les anglais chouinent sévère, Richtofen exulte, il reçoit dans la foulée la croix militaire pour le Mérite.

Le futur Baron Rouge s’empresse de raconter tout ça à sa tendre maman. Oui, parce que Manfred entretient une correspondance régulière avec sa génitrice. En réalité, madame Richtofen est une femme un tantinet orgueilleuse ; elle projette sur son fils ce que son médiocre de mari ne lui a jamais apporté, c’est-à-dire la gloire et l’honneur d’une grande carrière. Inutile donc de vous préciser que madame Richtofen est très, très fière de son fiston lorsqu’elle apprend la nouvelle. Nooon, bien sûr que non, ce n’est pas du tout malsain.

Bref, à partir de fin 1916, l’ami Manfred enchaîne victoire sur victoire sans discontinuer. Il doit sans doute retrouver les sensations qu’il avait à la chasse : le petit frisson de la traque au gibier, la mise à mort de la proie facile. C’est qu’il ne prend pas non plus des risques de fifou, Manfred : toujours accompagné de ses copains pour couvrir ses deux flancs et son arrière, il choisissait généralement des avions d’observation isolés pour les dézinguer proprement (cher lecteur, je te sens déçu. C’est vrai que l’image du duel aérien mano contre mano en prend un coup). Je me dois cependant d’être honnête sur ce point : empêcher les avions ennemis de collecter des renseignements et de les ramener chez eux, dans notre beau pays, c’était la mission officielle de l’unité du baron. Difficile donc de lui reprocher quoi que ce soit.

Reste que Richtofen ne croit pas vraiment à la guerre ; c’est plus un compétiteur qu’autre chose. Pour chaque ennemi vaincu, il fait graver une coupe d’argent qui vient embellir le beau manoir familial, en plus de découper la plaque d’immatriculation de l’avion abattu pour décorer les murs de sa chambre. Oui, on est pas très loin des trophées des chasseurs de tête.

Quand le Baron Rouge perd la boule

Au printemps 1917, on incite très fortement Richtofen à écrire son autobiographie. Les autorités impériales ont flairé le bon coup : rien de tel qu’un petit ouvrage de propagande, avec un putain de bogosse chevalier du ciel, pour redonner confiance au peuple allemand et rebooster le moral des troupes. C’est exactement ce qui arrive. Manfred devient une idole, genre Johnny Hallyday au sommet de sa gloire. Les foules sont hystériques à son passage, il distribue des autographes à tour de bras et des cartes postales à son image.

Le genre de photos qui émoustillait les jeunes filles.

Le genre de photos qui émoustillait les jeunes filles.

A ce point du récit, les plus dépravés d’entre vous s’écrieront : “bon sang, mais il a dû ken comme un phoque, ce cher Manfred !“. Eh bien, pas du tout. Même si Richtofen joue le jeu et dédicace des petits mots personnels à ses admirateur-rices (putain d’écriture inclusive), il ne s’intéresse pas vraiment aux femmes, ni aux hommes d’ailleurs. Le seul truc qui le botte dans la vie, ce sont les… avions, oui, bravo. Et même s’il reçoit des demandes en mariage à la pelle, que des petites bien roulées se pressent à ses pieds en hurlant des cochonneries, Manfred n’en a rien à branler. Les tournées, les dédicaces, les permissions, c’est grave relou, tout ce qu’il veut, c’est retourner au front et dézinguer ces sales rosbeefs / bouffeurs de grenouille.

Plus le temps passe et plus Richtofen s’enfonce dans une frénésie meurtrière. Il prend de plus en plus de risques lors de ses virées dans le ciel, au mépris de sa propre vie. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est tirer une balle dans la tête de ses ennemis. Dans un des registres du Journal des Marches et des Opérations, Richtofen a lui-même écrit qu’il a tiré sur un pilote au sol jusqu’à ce qu’il crève (rappelez-vous Jean-Louis par exemple). Pas très Charlie tout ça.

Début juillet 1917, il est salement touché à la tête, mais genre, sévèrement quoi, il y a des petits bouts d’os éparpillés dans son crâne et il doit subir une lourde opération. Six semaines plus tard, il reprend la voie du ciel malgré les protestations des médecins. Ce n’est plus tout à fait le même type selon l’aveu même de son unité : il devient taciturne, voire franchement freak, avec des nausées et des mots de tête réguliers. Ce qui frappe surtout ses hommes, c’est son comportement au combat. Avant sa blessure, Richtofen voulait éliminer rapidement ses adversaires, généralement en leur tirant dans la tête, ça, on l’a déjà dit. Dans les derniers mois de sa vie, il met un point d’honneur à ce que les avions abattus soient en feu. A son retour, il demandait à ses camarades d’escadrille :

“Alors, il était en feu ?”

Faut dire qu’à cette époque, un avion en feu signifiait une mort certaine pour le pilote (ben oui, il n’y avait pas encore de parachute). Et puis, pour un pilote, être descendu en flammes est la pire humiliation qui soit. Comme il ne supporte pas les cadavres calcinés, Richtofen demande à ses camarades d’aller découper les plaques d’immatriculation à sa place. C’est qu’il est quand même un peu sensible, Manfred.

La fin du Baron Rouge

Vers la fin de la guerre, en 1917-1918, Richtofen a le moral dans les chaussettes. Il comprend que la guerre est perdue et que l’empire allemand va s’effondrer. Se pose une grande question : qu’est-ce qu’il va devenir ? Nom de dieu, il est miné par le doute. Après la défaite, il va se retrouver dépouillé de tout ce qui fait son identité : plus d’avion à exploser et plus de trophées à découper dans la carcasse de ses ennemis vaincus. C’est une existence morne et insipide qui se profile devant lui.

Plutôt crever que de vivre de cette façon“, a-t-il dû se dire en 1918. Il se jette à corps perdu dans la bataille et remporte 1/5ème de ses victoires dans les quatre dernières semaines de sa vie (oui, vous avez bien lu). C’est que le Baron Rouge ne veut pas simplement mourir, il veut aussi entraîner avec lui le trépas du plus grand nombre possible de ses adversaires.

Le célèbre Baron Rouge va finalement rendre son tablier le 21 avril 1918, après sa 80ème victoire. Aux prises avec une escadrille de la Royal Air Force, il se lance à la poursuite d’un avion canadien lorsqu’il commet une erreur fatale : il combat à basse altitude, au-dessus des lignes ennemies, ce qui le met évidemment à portée des tirs de la troupe au sol. Pif paf pouf, il se fait tirer comme un vulgaire pigeon et reçoit un tir en pleine poitrine, mais il parvient tout de même à se poser sur le sol avant d’expirer son dernier souffle.

Devinez qui va prendre la tête de l’escadre après la mort de Richtofen ? Un certain Herman Goering, qui va carrément plus tard se poser comme son “héritier” direct.

Mais bon, ça, c’est une autre histoire.

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